Année 2000
L'avenir
de la filière nucléaire à l'horizon 2050 : Ni propre,
ni bon marché
Vert-Contact, n°579, 14-20 octobre 2000
[Mise en ligne le 26/10/2000]
Fin juillet 2000, trois experts d'horizons différents,
MM. Charpin (commissaire au Plan), Dessus (directeur du programme Ecodev
au CNRS) et Pellat (haut-commissaire à l'énergie atomique)
ont remis au Premier ministre un rapport économique d'étude
prospective sur l'avenir de la filière nucléaire à
l'horizon 2050. Petite analyse...
Alors que la pensée technocratique dominante
assimile le nucléaire au progrès, à l'avenir radieux
et sans risque de l'énergie bon marché, I'existence même
de ce rapport et sa triple signature fournit un démenti cinglant
aux partisans inconditionnels de l'électronucléaire. En
effet, sa principale conclusion est qu'il n'y a pas d'avantage décisif
pour le nucléaire, ni sur le plan économique, ni sur le
plan environnemental. Analyse en cinq questions.
1) Le nucléaire est-il une bonne réponse
à l'effet de serre ?
Si l'on entend par "bonne réponse"
une solution qui préserve l'avenir, la réponse est non.
Dans tous les cas, les scénarios à basse consommation
d'électricité sont les moins émetteurs de CO2,
quelle que soit la nature du parc de production. De plus, la filière
nucléaire inclut un "coût de risque" énorme :
une seconde avant Tchernobyl, le coût calculable de l'électricité
paraît raisonnable pour l'Ukraine. Une seconde après l'explosion,
la perte économique est gigantesque (terres incultivables, coûts
sanitaires, etc.).
2) Le vrai coût du retraitement et/ou du stockage
est-il pris en compte dans le rapport ?
Oui et non. Le nucléaire, s'il ne produit
guère de CO2, n'est pas propre pour autant : il produit
des déchets qui sont, pour partie, triés à La Hague.
Le rapport montre que la poursuite du retraitement apparaît comme
le scénario le plus coûteux. Certes, le retraitement et
l'usage du MOX diminuent la quantité de déchets de haute
activité à vie longue, mais faiblement (-17 % pour la
quantité de plutonium par exemple) et pour un coût exorbitant :
147 milliards de francs cumulés, ce qui met la tonne de métal
lourd économisé à 1,3 milliard ! De plus, ce choix
entraîne des complications de gestion des déchets La France
ne fera pas l'économie d'un plan national de gestion des déchets
intégrant l'entreposage des combustibles MOX usés. On
peut regretter que le rapport n'examine pas l'hypothèse d'un
arrêt du retraitement en 2002 : il faudra un jour ou l'autre
plancher là-dessus. Enfin, le coût des déchets et
du démantèlement est intégré, mais pas celui
des accidents potentiels.
3) La filière nucléaire est-elle
la plus économique ?
Non. Dans tous les cas de figure, les scénarios
à forte maîtrise de la demande d'électricité
sont globalement plus économiques que les scénarios à
forte consommation Certes, les investissements sont faits. Il est donc
économiquement plus intéressant de les amortir sur le
plus long terme possible. Mais le rapport chiffre aussi un coût
de fonctionnement extrêmement élevé, représentant
jusqu'à 45 % du prix du kWh.
4) Et l'indépendance énergétique ?
Les analyses de la mission Charpin-Dessus-Pellat
demeurent franco-françaises, c'est une lacune. Paradoxalement,
elles démontrent qu'à l'évidence, I'importance
de son parc nucléaire n'a pas donné à la France
une longueur d'avance sur ses voisins. Les éternelles litanies
sur l'indépendance énergétique de la France oublient
le contexte international (libéralisation du marché de
l'électricité, fluctuations des prix de l'énergie
fossile et du marché monétaire) et n'ont plus beaucoup
de sens. Par ailleurs, la récente réunion OSPAR, à
Copenhague, a demandé (à l'exception de la France et de
l'Angleterre) I'arrêt du retraitement. Enfin, le cadre conceptuel
qui servait jusqu'ici de base aux partisans du nucléaire est
également dépassé. Le nucléaire s'inscrivait
dans une réflexion fondée sur "l'abondance".
Aujourd'hui, tout nous démontre que la réflexion en termes
de "maîtrise" et d'efficacité énergétique
est la bonne et qu'elle pose le problème à son vrai niveau:
celui du long terme et du caractère supportable pour les générations
futures.
5) La question du renouvellement du parc est-elle
posée ?
Oui, et la réponse des rapporteurs est sans
ambiguïtés : il n'y a pas urgence ! On peut même
allonger la durée de vie des centrales existantes, ce serait
économiquement avantageux. La question de l'intérêt
réel de l'EPR est aussi clairement mise sur la table, mais comme
choix politique et non comme option technique.
Les Verts ont dénoncé, à
juste titre, des hypothèses de calcul économiques largement
conservatrices et pronucléaires. Mais c'est précisément
ce qui donne autant de force à ce travail d'experts, qui s'est
appuyé sur les chiffres fournis par le lobby nucléaire.
Le rapport aborde peu, il est vrai, le recours aux énergies renouvelables,
mais ce n'était pas son objet. Ses enseignements ne sont donc
pas exclusifs d'éventuelles affectations de crédits à
la recherche-développement d'énergies alternatives. Le
caractère incontestable du recours à l'énergie
nucléaire fait maintenant partie des illusions du passé.
Roland Lagarde
conseiller technique au ministère
de l'Aménagement du territoire
et de l'Environnement
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