Année 2000


Dominique Voynet : Le retraitement des déchets nucléaires n'a pas d'avenir

   Les Échos, 31 octobre 2000

   [Mise en ligne le 06/11/2000]

   Confortée par le rapport prospectif sur la filière électrique nucléaire réalisé par trois économistes et remis cet été au Premier ministre, Dominique Voynet souhaite relancer le débat sur l'avenir du nucléaire. Et spécialement sur celui du retraitement, réalisé par Cogema à la Hague. L'entreprise récupère les combustibles nucléaires usagés et les recycle, notamment sous forme de combustible mox, un mélange d'uranium et de plutonium. Après le départ du PDG, Jean Syrota, l'une des " bêtes noires » des écologistes, et son remplacement par Anne Lauvergeon, les relations entre Cogema et le ministère de l'Environnement s'étaient un peu apaisées. A la mi-1999, après un an de résistance, Dominique Voynet avait signé le décret permettant à l'entreprise de vendre aux Japonais du combustible mox et donné son feu vert à une enquête publique sur la Hague.

   Mais, aujourd'hui, le ministre de l'Environnement avertit qu'il " ne sera pas possible d'échapper longtemps à un débat sur l'avenir du retraitement ». Une activité dont il juge le coût " énorme » et qu'il estime " condamnée à moyen terme, et peut-être à court terme », vu la désaffection prévisible de nombreux clients étrangers.

   Dans ce contexte, Dominique Voynet juge " extravagantes" les demandes de Cogema en matière de capacité de production de mox. A propos du nécessaire renvoi dans les pays d'origine des déchets nucléaires, elle s'interroge aussi sur la conformité avec la loi de certains contrats signés par Cogema.

   Trois experts, Jean-Michel Charpin, Benjamin Dessus et René Pellat, ont remis cet été au Premier ministre un rapport sur l'économie du nucléaire. Pour certains, il dissipe les doutes sur la compétitivité de cette filière. Qu'en pensez-vous ?

   Ce rapport mérite mieux que les caricatures qui en sont parfois données. Grâce à la personnalité de ses auteurs, qui viennent d'horizons très divers, il s'agit peut-être du premier rapport équitable dans l'histoire du nucléaire français. Il confirme objectivement plusieurs de nos convictions.

   D'abord, contrairement à ce qui est souvent affirmé, l'énergie nucléaire ne coûte pas rien une fois les centrales construites. Les dépenses de fonctionnement constituent même le poste le plus lourd. Elles représentent 43 % du coût d'une centrale sur l'ensemble de sa vie, alors que l'investissement ne pèse que 25 %. C'est un point qu'il faut prendre en compte au moment où l'on décide de la durée de vie des centrales, des investissements, etc.

   Deuxième enseignement : les 7 scénarios envisagés pour l'avenir par le rapport conduisent à des prix du kilowattheure à peu près équivalents, quel que soit le mixte énergétique choisi. Les choix à faire sont donc politiques plus qu'économiques. Le rapport confirme aussi la situation de surproduction électrique de la France, et pour longtemps. On n'a donc pas besoin d'investir dans de nouvelles centrales avant 2020 ou 2030. D'ailleurs, les acteurs du nucléaire - EDF, le CEA... - en sont conscients. Ils ne parlent plus beaucoup de l'EPR, dernier avatar des réacteurs à eau, mais avancent maintenant toutes sortes de nouvelles techniques.

   Enfin, de tous les scénarios, ce sont les plus économes en énergie qui se révèlent les plus intéressants du point de vue économique. On pourrait gagner 14 milliards de francs par an et disposer d'un kilowattheure moins cher.

   Aux yeux du secrétaire d'Etat à l'Industrie, Christian Pierret, et du président de Cogema, Anne Lauvergeon, le rapport confirme aussi l'intérêt du retraitement des déchets. Êtes-vous d'accord ?

   Sur ce point, Anne Lauvergeon présente les choses d'une façon qui lui permet de s'en sortir. Elle dit : finalement, le retraitement n'augmente le prix du kilowattheure que de 1 %. Encore oublie-t-elle de signaler qu'en multipliant cette hausse par le nombre de kilowattheures produits, la facture atteint 150 milliards de francs pour l'ensemble du parc nucléaire, et encore, à condition que les centrales puissent fonctionner quarante-cinq ans. Surtout, on n'en a pas fini avec les déchets. Ce que le monde nucléaire français appelle le retraitement n'en est pas un. On sépare différentes catégories de corps radioactifs, ce qui réduit de 15 % les déchets les plus actifs, mais entraîne une accumulation importante de déchets qui le sont moins. Au bout du compte, ce système complexe permettra d'isoler et de réutiliser 150 tonnes de plutonium sur les 600 qui seront produites par le parc nucléaire français. Mais il n'apporte pas de réponse pour les 450 autres tonnes. Et le prix à payer est énorme. Le rapport évalue à près de 1 milliard de francs le coût de la tonne de plutonium évitée grâce au retraitement.

   Dans ces conditions, il ne sera pas possible d'échapper longtemps à un débat sur l'avenir du retraitement. Pour vous, il faut donc fermer la Hague ?

   Aujourd'hui, personne ne dit cela, et moi non plus. Pas seulement parce que je me préoccupe de l'avenir des 19.800 salariés de Cogema. Mais aussi parce qu'aujourd'hui, même si on décidait d'arrêter tout recours à l'énergie nucléaire, il y a une telle quantité de déchets à conditionner, à stocker, d'installations à démanteler, que l'on a besoin des compétences et du travail des gens de cette filière.

   Cependant, c'est vrai, je suis préoccupée de l'avenir du bassin d'emploi de la Hague, et je l'ai dit à la présidente de Cogema. Les grands clients qui y envoient leurs déchets risquent en effet de lui faire défaut, les Allemands très certainement après 2005, et peut-être même avant. Même chose pour les Belges, les Suisses. Restent les Japonais, qui se posent beaucoup de questions et auront sans doute leur propre usine de retraitement après 2005. A compter de cette date, les perspectives paraissent sombres. Je crois donc qu'il y a urgence à changer de stratégie. Cogema a d'ailleurs déjà annoncé la recherche d'un deuxième métier, à côté du nucléaire.

   Concernant les contrats avec les électriciens allemands, tout semble bloqué. Depuis mai 1998, aucun combustible usé allemand n'est arrivé. En sens inverse, l'Allemagne n'a récupéré aucun de ses déchets, qui s'entassent à la Hague. Comment sortir de l'impasse ?

   Il faudrait d'abord mieux connaître les contrats signés. Il semblerait qu'avant 1991, Cogema ait passé des accords qui, dans certains cas, ne prévoyaient pas le retour de tous les déchets. Et même après la loi Bataille de 1991 sur le sujet, Cogema a, semble-t-il, conclu des contrats qui restent sujets à interprétation. On aurait promis à certains clients de leur retourner non pas leurs déchets, mais leur " équivalent radioactivité ». Quitte à leur rendre plus de plutonium, et à garder en France la plus grosse masse des déchets à surveiller. Et ça, ça ne colle pas. Les autorités de sûreté devraient pouvoir vérifier si les engagements pris par Cogema sont compatibles avec la loi.

   Deuxième problème : l'application de ces contrats. La loi interdit la présence des déchets étrangers sur le sol français au-delà des délais techniques imposés par le retraitement. Or, en pratique, il y a des milliers de tonnes en instance de rapatriement dans leur pays d'origine. Vers l'Allemagne, le dernier convoi de déchets, qui avait donné lieu à d'impressionnantes manifestations, remonte au début 1997. Quant aux transports de combustibles irradiés allemands vers la Hague, ils ont été interrompus en mai 1998, après la mise en évidence d'un certain laxisme. Aujourd'hui, les électriciens allemands font pression pour nous envoyer de nouveaux combustibles usés à retraiter, alors même que l'Allemagne n'a pas été capable d'assurer le retour de ceux déjà traités. Les Allemands nous ont dit : nous recommencerons à récupérer nos déchets en 1999. Puis ils ont parlé de 2000, mais nous ne voyons rien partir. Aujourd'hui nous ne pouvons pas nous contenter de promesses. La France n'acceptera pas de nouveaux déchets tant que l'Allemagne n'aura pas commencé à récupérer ceux déjà traités. Le Cotentin n'a pas vocation à devenir la poubelle nucléaire de l'Europe, voire du monde.

   Les Verts et Greenpeace ont dénoncé récemment l'intention des Japonais de signer un nouveau contrat de retraitement avec Cogema. Qu'en est-il ?

   Malgré l'accident intervenu il y a un an à Tokaimura, les Japonais semblent plutôt confirmer leur choix du nucléaire. En revanche, ils s'interrogent sur l'efficacité économique du retraitement des déchets, et sur l'intérêt de mettre en service l'usine qu'ils construisent actuellement à Rokkasho Mura sur le modèle de la Hague. Dans l'hypothèse où cette installation démarrerait effectivement, ils envisagent, en attendant, de confier à Cogema le retraitement de 600 tonnes de combustibles supplémentaires. Cela constituerait une violation de l'accord Verts-PS de 1997, qui prévoyait qu'aucun nouveau contrat de retraitement ne serait souscrit, et je n'ai pas l'intention d'y donner mon aval.

   Cogema est aussi sur la sellette à propos de son usine de combustible nucléaire de Cadarache, dans les Bouches-du-Rhône, qui semble vulnérable aux tremblements de terre. Cette unité va-t-elle fermer ?

   La direction de la sûreté a demandé à Cogema de préparer la fermeture de l'installation avant 2002-2003. Evidemment, la tentation de Cogema, c'est de dire : si Cadarache ferme, laissez-nous agrandir notre seconde usine de combustible au plutonium, celle de Marcoule. Mais les demandes de Cogema sont extravagantes. L'entreprise souhaite de nouvelles capacités qui correspondraient non seulement à celles de Cadarache, mais aussi à celles de Dessel, en Belgique. Surtout, Cogema sait bien que Cadarache ne fonctionne qu'avec le retraitement des combustibles allemands, et que ces contrats n'iront pas au-delà de 2005. Je ne me vois pas accepter l'extension de Marcoule alors que, pour moi, la filière du retraitement est condamnée certainement à moyen terme, et peut-être à court terme.

   Avec ces positions antinucléaires, est-ce que vous ne prolongez pas un combat ancien, idéologique ? Aujourd'hui, les écologistes pourraient au contraire défendre le nucléaire, l'une des énergies qui contribue le moins à l'effet de serre...

   Non, je n'ai pas une approche idéologique du sujet. J'analyse froidement les avantages et les inconvénients de chaque filière. Mais depuis trois ans et cinq mois que je suis au gouvernement, je n'ai pas trouvé beaucoup d'éléments de nature à me faire changer d'avis par rapport aux positions que je défends depuis vingt ans ! Ma réflexion est au contraire confortée par des rapports comme celui du trio Charpin-Dessus-Pellat. Il ne s'agit pas de choisir entre la peste et le choléra, entre les déchets nucléaires et l'effet de serre. Comme le montre ce rapport, reprendre les efforts d'économies d'énergie permet de réduire à la fois les déchets nucléaires et les émissions polluantes. En outre, c'est surtout dans les transports, notamment de marchandises, que les émissions de gaz à effet de serre ont explosé.

   Un problème que le nucléaire ne peut pas résoudre. Enfin, à l'échelle de la planète, il y a 2 milliards d'êtres humains qui n'ont pas l'électricité, y compris pour s'éclairer, faire fonctionner leur pompe à eau. A qui allons-nous faire croire que le nucléaire, avec ses énormes coûts d'investissements et de fonctionnement, constitue la solution pour ces 2 milliards de personnes ?

Propos recueillis par Anne Bauer et Denis Cosnard

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