Année 2001


La France a discrètement importé des rebuts nucléaires allemands

Le Monde, 14 février 2001

[Mise en ligne le 14/02/2001]

Pendant l'été 2000, la France a accueilli dans la plus grande discrétion quatre transports de déchets nucléaires allemands vers la Hague. Cette information, intervient alors que, depuis deux ans, la France impose ses conditions à l'Allemagne en matière de retraitement de déchets.

Pendant l'été 2000, la France a accueilli dans la plus grande discrétion quatre transports de déchets nucléaires allemands vers la Hague. Cette information, révélée par le cabinet d’expertise nucléaire Wise-Paris, intervient alors que, depuis deux ans, le gouvernement français affirme qu’il n’acceptera de nouveaux matériaux allemands à retraiter que quand les déchets stockés à la Hague commenceront à repartir outre-Rhin.

  Selon Wise-Paris, ces importations découlent d’un contrat signé en octobre 1997 entre la Cogema (Compagnie générale des matières nucléaires) et DWK, un consortium de compagnies allemandes d’électricité. Il prévoyait d’évacuer et de retraiter un stock de rebuts de Mox (mélange d’uranium et de plutonium) restant à l’usine d’Hanau (dans le Hesse), une usine de fabrication de Mox à l’arrêt depuis 1991. Les autorités allemandes ont autorisé une série de quinze transports avant le milieu de l’année 2001. Onze resteraient donc à effectuer.

Un statut discutable

La Cogema ne dément pas ces informations. Mais selon Philippe Pradel, un responsable de la société, "il s’agit de combustible frais que l’on va retraiter, comme on le fait pour les rebuts de l’usine française Melox. C’est un combustible neuf, au sens où il n’a pas été irradié." Cette importation ne rentrerait donc pas dans le cadre de l’interdiction posée par le gouvernement français. On indique au cabinet du ministre de l’industrie que "c’est quelque chose de totalement banal. Il n’y a rien de bizarre, dans la mesure où il ne s’agit pas de combustibles irradié".

L’autorisation de "réception, déchargement et entreposage" de ces matériaux a d’ailleurs été donnée en avril 1999 par la Direction de la sûreté nucléaire (DSIN) du ministère de l’industrie, tandis que le haut fonctionnaire de défense de ce ministère a accordé l’année dernière les autorisations spécifiques de transport.

En fait, le statut des matériaux importés est très discutable. Ils ont été façonnés à partir d’un stock de rebuts de fabrication de Mox, comprenant environ 840 kg de plutonium, et accumulés dans l’usine de Hanau entre 1969 et 1991, ainsi que d’environ 60 kg de plutonium liquide provenant d’un réacteur de recherche de Karlsruhe, également arrêté. L’usine, qui appartient à Siemens Power Generation, est aujourd’hui en cours de démantèlement. Son directeur, Helmut Rupar, indique au Monde que le matériel en cause "constitue un déchet waste, qui ne peut être utilisé comme combustible. Il comprend beaucoup d’impuretés, surtout de l’américium." Le plutonium 241 se décompose en effet, sur une période assez courte (quatorze ans) en américium 241, un élément qui présente une radioactivité alpha et gamma importante, et qui n’a pas d’utilisation.

L’affaire est d’autant plus étonnante que la Cogema n’a pas reçu l’autorisation de retraiter ces matériaux dans ses usines de la Hague. "A ma connaissance," indique Philippe Pradel, "le retraitement n’est pas planifié. Il le sera dans le futur, et le jour venu, on fera un dossier d’autorisation." Mycle Schneider, directeur de Wise-Paris, estime que "une fois de plus, les Allemands n’avaient pas d’endroit où stocker leurs résidus et les ont envoyés à la Hague."

Ces importations posent deux autres problèmes. D’une part, elles ébrèchent l’accord électoral Verts-PS de 1997 qui proscrivait tout nouveau contrat de retraitement. D’autre part, elles se sont produites dans le secret. La Cogema n’a fait aucune communication sur ces importations qu’elle feint de considérer comme banales, alors qu’elle reconnaît qu’aucun autre mouvement notable de matière radioactive ne s’est produit d’Allemagne vers la France depuis deux ans. La DSIN n’a pas jugé bon d’informer ses ministères de tutelle (environnement et industrie) de l’autorisation qu’elle donnait, tandis que le haut fonctionnaire de défense n’a pas informé des transports le ministère de l’environnement, selon celui-ci. Mardi 13 février, Matignon ne répondait pas aux questions du Monde. On se contentait donc des déclarations de M. Jospin sur son site Internet: "Un nucléaire opaque, un nucléaire fondé sur un lobby, un nucléaire auquel on n’impose pas la transparence, (...), ça c’est fini"

Hervé Kempf

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