Année 2001


Allemagne : plutonium dans la nature

Un ouvrier a avoué le vol d'une fiole, jetée ensuite dans un terrain vague.

Libération, mardi 17 juillet 2001
Par Lorraine Millot

[Mise en ligne le 18/07/2001]

Le cauchemar, maintes fois prédit par les militants antinucléaires, est devenu réalité à Karlsruhe (sud-ouest de l'Allemagne). Un ouvrier travaillant dans une usine désaffectée de retraitement nucléaire a dérobé une solution fortement radioactive et l'a jetée dans la nature après s'être lui-même irradié, ainsi que son entourage.

L'anomalie a été constatée lors d'une visite médicale de routine, en mars, dans les urines de cet ouvrier de 47 ans, employé au démontage des cuves de l'usine. Le laboratoire constate alors une radioactivité anormalement élevée. Début juillet, les services de sécurité de l'usine constatent aussi une radioactivité anormale sur ses vêtements de ville, laissant supposer qu'il a été contaminé hors du site. Son domicile est inspecté et révèle des radiations, causées par du plutonium et de l'américium, jusqu'à 600 fois supérieures à la normale. Sa compagne et la fille de sa compagne ont également été irradiées.

Conteneur. Interrogé par le parquet de Karlsruhe, l'ouvrier a avoué vendredi. Fin 2000-début 2001, il a sorti de l'usine plusieurs chiffons contaminés, ainsi qu'une fiole contenant une substance indéterminée, et les a entreposés chez lui. Il voulait montrer comme il est facile de contourner les mesures de sécurité, a-t-il expliqué. Apprenant début juillet que son urine avait été contrôlée positive, il a téléphoné à sa compagne pour lui demander d'évacuer les échantillons radioactifs de leur appartement. Sinon, il risquait "d'aller en taule", a-t-il ajouté. La compagne s'exécute, balance vêtements et chiffons dans un conteneur de collecte de vêtements usagés et jette la fiole sur un terrain vague proche de Landau, à une trentaine de kilomètres de Karlsruhe.

Conduits par la femme, les enquêteurs y ont découvert vendredi, enveloppé dans un gant de travail, un petit tube de quelque cinq centimètres de long, rempli d'un liquide brun fortement radioactif. A ce récit du couple, le parquet de Karlsruhe ajoute toutefois un point d'interrogation. Cette version n'explique pas l'absorption de césium 137 qui a été constatée sur la femme et, à un moindre degré, sur sa fille. L'homme et la femme ont été arrêtés hier matin.

Poussières. "La solution radioactive n'a certainement pas été dérobée pour en faire un trafic", rassurait hier le ministère régional de l'Environnement, expliquant que ce site de Karlsruhe ne recèle plus de plutonium à l'état pur, mais seulement des poussières et des dilutions. Entrée en service en 1971, cette usine devait expérimenter le retraitement des combustibles irradiés des centrales nucléaires, en vue de construire en Allemagne, à Wackersdorf, une usine semblable à celle de La Hague, en France. Les protestations antinucléaires furent si fortes que l'usine de Wackersdorf n'a jamais vu le jour.

Celle de Karlsruhe a été mise hors service en 1990. Entre-temps, quelque 200 tonnes de combustibles irradiés, provenant de centrales nucléaires ou de centres de recherche, ont toutefois été traitées à Karlsruhe et les travaux de démontage de l'usine sont prévus pour durer encore jusqu'en 2009. Entre 250 et 300 employés y travaillent, venant souvent de firmes extérieures, comme cet ouvrier de 47 ans.

Quelles qu'aient été ses motivations, le voleur a bel et bien révélé une faille inquiétante des services de sécurité. "Comment le produit a-t-il pu passer les appareils de contrôle placés à la sortie du site?", s'indignait hier la Fédération des associations allemandes pour la protection de l'environnement (BBU), qui a déposé plainte contre la direction de l'usine. "Si le soupçon de détournement de matériel radioactif se confirme, on peut supposer qu'il y a eu une dramatique lacune du système de contrôle du site", s'est aussi inquiété, hier, le ministre vert fédéral de l'Environnement, Jürgen Trittin.

"Energie criminelle". De mémoire de ministère fédéral, ce détournement de matière radioactive d'une usine nucléaire allemande serait une première. Au milieu des années 90, et surtout pendant la campagne électorale de 1994, l'Allemagne avait été secouée par une soudaine multiplication des cas de trafic de matières radioactives sur son territoire. Pour l'essentiel, elles provenaient toutefois d'Europe de l'Est et il n'en est plus guère question depuis des années déjà. Les sites nucléaires allemands sont les plus sûrement gardés au monde, a-t-on toujours répété aux écologistes, jusqu'à la preuve, hier, du contraire. "Quand on y met une énergie criminelle, il est clair qu'on arrive à faire beaucoup de choses", avouait hier soir le porte-parole de l'usine de Karlsruhe, refusant de préciser comment chiffons et fiole ont pu échapper aux détecteurs.

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