Année 2001


Inquiétude pour la sécurité des centrales nucléaires américaines

Le Monde, 14 septembre 2001

[Mise en ligne le 15/09/2001]

LA DESTRUCTION du World Trade Center a remis au goût du jour une menace presque oubliée: l'agression terroriste des centrales nucléaires. Dès mardi 11 septembre, la Nuclear Regulatory Commission, l'autorité de sûreté nucléaire des Etats-Unis, a recommandé aux opérateurs des installations nucléaires américaines de se replacer au plus haut niveau de sécurité. Au même moment, le département de l'énergie plaçait les laboratoires d'armes atomiques au même degré de vigilance. C'est que les responsables savent que les centrales nucléaires restent un objectif possible des terroristes : le 3 juillet, Ahmed Ressam, un terroriste algérien arrêté à Los Angeles et appartenant, selon les autorités, à l'organisation d'Oussama Ben Laden, témoignait à Manhattan sur sa participation à la préparation d'attentats.

Le New York Times du 4 juillet rapportait qu'il indiquait à la justice que les centrales électriques font partie des cibles potentielles du groupe. De même, en 1993, quatre jours après l'attentat contre le World Trade Center, qui avait fait six morts le 26 février, une lettre de revendication considérée comme crédible parvenait aux autorités et au New York Times : le "cinquième bataillon de l'armée de libération" faisait figurer les "cibles nucléaires" parmi ses actions futures. En juin 1993, le FBI démantelait un camp d'entraînement d'activistes musulmans situé à 30 kilomètres de la centrale de Three Miles Island.

Ces menaces sont prises d'autant plus au sérieux que les réacteurs nucléaires ne pourraient pas résister à l'impact d'un avion de ligne du type de ceux qui ont frappé les Twin Towers.

Les 104 réacteurs américains, comme les réacteurs français, sont dimensionnés pour faire face à des avions de tourisme, tels que Cessna ou Lear Jet, beaucoup plus légers que les avions de ligne. Une formule simple (masse de l'engin multipliée par le carré de sa vitesse) permet de calculer l'énergie cinétique de tels chocs. Un Lear Jet de 5,7 tonnes à la vitesse de 200 m/s produirait ainsi en percussion une énergie de 240000 kilojoules, qui entraînerait la perforation de l'enceinte. En comparaison, la percussion des tours de Manhattan par les Boeing 767 -déplaçant une masse d'environ 150 tonnes à la vitesse de 250 nœuds, soit 125 m/s- a représenté une énergie dépassant 1million de kilojoules, soit une énergie comparable à une masse de 1000 tonnes tombant de 100 mètres de hauteur: quatre fois plus qu'un Lear Jet. "On ne peut pas garantir qu'une enceinte de réacteur résisterait au choc d'un avion de ligne", reconnaît Philippe Jamet, de l'Institut de protection et de sécurité nucléaire.

SCÉNARIO DE TYPE TCHERNOBYL

Quel serait l'effet de la destruction d'une enceinte ? Cette hypothèse n'a jamais été systématiquement étudiée. Alors que la chute d'un avion de tourisme est considérée pouvoir se produire avec une probabilité d'un millionième (un accident par réacteur et par million d'années), la chute d'un avion de ligne sur un réacteur était jugée par les spécialistes présenter une probabilité cent fois plus faible, et donc négligeable. Mais ils n'ont pas intégré dans leurs calculs l'hypothèse du détournement terroriste. Mercredi, les spécialistes français -et sans doute leurs collègues américains- s'activaient à évaluer les effets d'une telle collision. La question est de savoir si l'aéronef, après avoir détruit l'enceinte, conserverait assez d'énergie pour aller démolir le circuit primaire du réacteur, c'est-à-dire les équipements (cuve et tuyauteries) où se trouvent les matières radioactives. Dans ce cas, le dégagement de radioactivité serait vraisemblablement très important : "On serait dans un scénario de type Tchernobyl, imposant au minimum l'évacuation des populations avoisinantes", dit Paul Leventhal, président du Nuclear Control Institute, basé à Washington.

Le problème est que l'on n'a pas vraiment de moyen de se protéger contre de telles attaques. La seule hypothèse évoquée est l'installation de batteries de missiles anti-aériens autour des centrales. "Mais il semble que même le Pentagone ou la Maison Blanche n'en disposent pas", remarque Paul Leventhal. Or l'approche aérienne de telles installations est assez aisée, comme le prouve aussi bien l'attentat massif contre Manhattan que la façon dont s'était tranquillement posé sur le toit du réacteur suisse de Mühleberg, le 20 septembre 2000, un parapente motorisé. Il ne s'agissait alors que de déposer une banderole de Greenpeace contre l'énergie nucléaire. Mais comment contrer des terroristes malintentionnés qui voudraient déposer des bombes plutôt que de slogans ?

Hervé Kempf

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