Année 2002


Jouer avec le plutonium

Wall Street Journal, Mercredi 2 octobre 2002

[Mise en ligne le 04/10/2002]

Le vent de panique qui a soufflé le week-end dernier à propos d'un trafic d'uranium en Turquie s'est avéré une fausse alerte. Mais le risque que des matières utilisables pour des armes nucléaires tombent entre les mains de terroristes est bien réel et actuel. L'enthousiasme croissant de l'administration Bush pour l'utilisation du plutonium comme combustible dans des réacteurs civils en est d'autant plus étrange.

A la différence de l'uranium faiblement enrichi, moins cher et plus sûr, qui est devenu le matériau de base pour la production électronucléaire, le plutonium est la matière première des bombes.Il est prêt à l'emploi et suffisamment compact pour être caché sous le siège d'un taxi ; une petite quantité pourrait à elle seule permettre d'obtenir plusieurs bombes de la taille de celle qui a anéanti Nagasaki.

C'est pourquoi le plutonium - une matière essentiellement produite par l'homme qui est extraite du combustible nucléaire usé - a été, aux Etats-Unis, réservé aux utilisations relevant de la défense nationale. Au milieu des années 1970, la tentative de promouvoir l'utilisation civile du plutonium a été combattue dans ces colonnes, et parmi nos alliés de l'époque figurait Dick Cheney, alors chef de cabinet du président Ford.

En 1976, M. Ford a mis fin à l'utilisation du plutonium dans le combustible destiné aux réacteurs civils aux Etats-Unis. Il a fait valoir que le plutonium était non seulement un gouffre financier mais que son utilisation civile présentait un trop grand risque qu'une matière utilisable pour la bombe ne tombe aux mains de criminels. En 1983, les Etats-Unis ont judicieusement abandonné leur plus grand projet de R&D sur le plutonium, le réacteur surgénérateur de Clinch River.

Et voilà qu'on y revient. Dans le cadre d'un accord entre les Etats-Unis et la Russie signé pendant les années Clinton, et poursuivi pendant les années Clinton, toutes sortes de nouveaux projets sont envisagés pour le plutonium. L'objectif initial était de se débarrasser du plutonium issu du démantèlement des arsenaux de la Guerre froide en l'utilisant comme combustible dans des réacteurs nucléaires.

Mais cela nous renvoie directement au risque de vol sur le parcours. Pour alimenter les réacteurs d'aujourd'hui, qui sont équipés pour l'uranium, le plutonium doit d'abord être transformé en combustible à oxydes mixtes, ou MOX. Cela veut dire le transporter sous une forme directement utilisable à des fins militaires vers des usines de fabrication de MOX, et ensuite le disséminer dans les réacteurs eux-mêmes. La séparation du plutonium, même après avoir mélangé ce dernier dans le combustible MOX, reste relativement facile.

Les quantités concernées sont stupéfiantes, les Etats-Unis et la Russie s'engageant chacun à traiter 34 tonnes de plutonium, assez pour faire des milliers de bombes. Le processus complet prendrait au moins 20 ans. On voudrait ainsi nous faire croire que même en Russie - qui ne brille pas par la maîtrise de son inventaire de matières nucléaires - rien ne serait détourné.

Ce ne serait pas bon marché non plus. Ni la Russie, ni les Etats-Unis ne disposent des installations pour transformer le plutonium en combustible civil. Aussi, pour montrer aux Russes le sérieux de nos intentions, le département de l'Energie du président Bush a commandé une usine MOX en Caroline du Sud, malgré les protestations du Gouverneur Jim Hodges, et envisage de transporter le combustible à base de plutonium vers des réacteurs de Caroline du Nord. Invoquant une pénurie financière, la Russie cherche à obtenir des Etats-Unis des milliards de dollars de subventions pour construire leur propre usine MOX et éventuellement un réacteur surgénérateur qui fonctionnerait avec du plutonium presque pur.

Comme toutes les mauvaises idées, celle-ci est en passe d'empirer. Le vieux tabou sur l'utilisation civile du plutonium ayant disparu, des bureaucraties créatives proposent une toute nouvelle génération de réacteurs au plutonium. Le secrétaire à l'Energie Spencer Abraham a poussé l'idée, et le conseiller national à la Sécurité lui-même, Condoleezza Rice - trop jeune, sans doute, pour se souvenir du débat des années 1970 - a fait part récemment au Financial Times de son enthousiasme à la perspective d'aider la Russie à mettre au point une nouvelle génération de réacteurs surgénérateurs (au plutonium).

Le fait qu'un certain nombre de pays, dont la France, la Grande-Bretagne, l'Inde et le Japon, continuent le retraitement civil du plutonium constitue déjà un problème suffisamment important pour le monde. Ces programmes, du fait de leurs coûts élevés, traversent des difficultés. Le plus tôt ils disparaîtront mieux ce sera. L'utilisation civile du plutonium est un cadeau aux terroristes et aux Etats "voyous" du monde entier. Ce serait pure folie pour les Etats-Unis de poursuivre plus avant dans cette voie, et c'est encore plus dément d'envisager de subventionner la Russie pour un tel projet.

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