Année 2002
La
sécurité de l'industrie nucléaire japonaise en
cause
Le Monde, Tokyo, 9 octobre 2002
Par Philippe Pons, Correspondant
Adresse originale : http://www.lemonde.fr/article/0,5987,3210--293575-,00.html
[Mise en ligne le 10/10/2002]
Déjà toute relative, la confiance des Japonais dans leur
industrie nucléaire civile se dégrade un peu plus au fur
et à mesure que sont révélées de nouvelles
dissimulations ou falsifications de rapports sur la sécurité
des centrales par les compagnies d'électricité. La première
d'entre elles, Tokyo Electric Power Co (Tepco), est aujourd'hui au centre
du scandale, alors que le ministère de l'économie, du
commerce et de l'industrie va proposer à la Diète de renforcer
les dispositions sur la sécurité dans l'exploitation des
centrales.
La série de scandales a commencé le 29 août quand
l'Agence pour la sécurité de l'industrie nucléaire
(qui dépend du ministère) a révélé
que Tepco a dissimulé de nombreux rapports d'inspection dans
sa mégacentrale de Kashiwazaki-Kariwa, la plus grande au monde
avec sept réacteurs, ainsi que dans une autre, dans le département
de Fukushima.
Du milieu des années 1980 à la fin de la décennie
suivante, la direction a falsifié 29 rapports d'inspection. L'entreprise
sous-traitante chargée de ces inspections, General Electric International,
avait découvert 35 fissures sur la "jupe" du cœur
de 5 réacteurs. Mais aucune réparation ne fut entreprise,
et les réacteurs ont continué à fonctionner en
l'état. Ce n'est qu'en juillet 2001 que Tepco avait admis le
dommage le plus grave (une fissure de 1,4 m dans un réacteur
de Fukushima), affirmant qu'elle venait d'être découverte.
Si la révélation de l'existence de ces fissures suscite
un tel émoi, c'est moins en raison de la gravité du dommage
que de la dissimulation à laquelle s'est livrée Tepco
qui incite à penser que d'autres problèmes, aux conséquences
plus graves, peuvent également être cachés.
DYSFONCTIONNEMENTS CRIANTS
Ces affaires interviennent alors que l'opinion a encore en mémoire
l'accident survenu en septembre 1999 à l'unité de fabrication
de combustible de Tokaimura, le plus grave qu'ait connu le Japon. L'accident,
qui avait fait deux morts par irradiation, avait déjà
mis en lumière de criants dysfonctionnements. Le gouvernement
avait alors renforcé les mesures de sécurité, mais
elles s'avèrent insuffisantes, à la lumière de
ce qui s'est passé chez Tepco et chez d'autres compagnies d'électricité
(Chubu Electric Power et Tohoku Electric Power ont également
admis des dissimulations).
La rentabilité des centrales passe avant d'autres considérations,
écrit Asahi Shimbun. La question qui s'est posée aux employés
de Tepco était simple, poursuit le quotidien, en se fondant sur
le témoignage de ceux-ci : dépenser des milliards de yens
pour une réparation ou ignorer une fissure ne figurant pas sur
la liste des dommages à déclarer ? "Eviter les effets
négatifs" d'une suspension de la production était
une priorité, a reconnu le président de Tepco, Nobuya
Minami.
Bien que les dissimulations datent de plusieurs années, la situation
n'a pas changé aujourd'hui : "La sécurité
peut être sacrifiée à la rentabilité",
affirme l'historien des sciences de l'université de Kyushu, Hitoshi
Yoshioka, dans une libre opinion publiée par Asahi Shimbun.Les
compagnies d'électricité sont placées sous une
forte pression de rentabilité par le gouvernement, qui sous-estime
délibérément le coût de production pour promouvoir
la filière nucléaire, poursuit-il.
A ces problèmes s'ajoute la crédibilité du système
d'inspection : c'est en grande partie aux opérateurs eux-mêmes
que revient cette tâche, et les agents de l'Agence de sécurité
de l'industrie nucléaire sont largement dépendants des
données qui leur sont fournies.
Les électriciens sont pris une nouvelle fois en flagrant délit
de dissimulation. Quelle que soit la gravité des dommages cachés
au public, ces scandales en série entament gravement leur crédibilité.
Leur souci d'éviter d'attiser l'opposition à la construction
de nouvelles centrales (qui se heurtent désormais à des
mouvements locaux recourant au référendum local pour les
refuser) est une des raisons pour lesquelles la dissimulation semble
être devenue une pratique courante dans les compagnies d'électricité
nippones. Elle se retourne aujourd'hui contre elles.
Dans l'immédiat, les mensonges des électriciens compromettent
le programme d'alimentation des centrales en Mox, un combustible mélangeant
uranium et plutonium, produit en France (par Cogema) et en Grande-Bretagne
(par British Nuclear Fuel) à partir du combustible irradié
des centrales nippones. Les allers et retours entre l'Europe et le Japon
de ces cargaisons nucléaires suscitent déjà régulièrement
des controverses.
"AGISSEMENTS MALHONNÊTES"
A la suite des révélations sur les dissimulations, le
gouverneur du département de Niigata et les maires des villes
de Kashiwazaki et de Kariwa, où est située la principale
centrale de Tepco qui devait être rechargée en Mox, ont
retiré leur aval à cette opération, obtenu après
de laborieuses négociations avec les populations locales, estimant
que la compagnie d'électricité "avait détruit
le rapport de confiance mutuelle par des agissements malhonnêtes".
Avant d'annoncer sa démission, le président de Tepco,
Nobuya Minami, a déclaré que l'utilisation du Mox dans
la centrale de Kashiwazaki-Kariwa était différée
sine die. Le gouverneur du département de Fukushima, où
se trouve une autre centrale de Tepco, a pris une décision similaire.
Selon le quotidien Yomiuri, le revirement des autorités locales
"obligera Tepco à repartir de zéro si elle veut aller
plus loin dans son projet". De 16 à 18 des 52 réacteurs
japonais (qui répondent à un tiers de la demande en électricité
du pays) doivent être alimentés en Mox d'ici à 2010.
Retour
au sommaire