Année 2003
Nucléaire
: Phénix va renaître de ses cendres
Le Figaro, 3 janvier 2003
Par Caroline de Malet
[Mise en ligne le 07/01/2003]
Le surgénérateur oublié de Marcoule,
ancêtre de Superphénix, pourrait redémarrer en mars.
La polémique couve.
Phénix, l'ancêtre un peu oublié
du surgénérateur Superphénix tant fustigé,
va renaître de ses cendres. Le premier réacteur à
neutrons rapides français, opérationnel depuis 1974 et
fermé depuis 1999, après plusieurs incidents, pourrait
redémarrer dès mars prochain. Telle est du moins l'intention
du Commissariat à l'énergie atomique (CEA), son exploitant,
auquel l'Autorité de sûreté nucléaire (ASN)
devrait donner son feu vert, peut-être dès la semaine prochaine.
André-Claude Lacoste, le directeur l'ASN, n'a plus qu'à
officialiser la décision en apposant sa signature pour entériner
l'avis technique favorable des experts de l'ASN.
La polémique couve déjà depuis
quelque temps dans les milieux intéressés. Les opposants
à l'atome ne font pas mystère de leur inquiétude
de voir le doyen des réacteurs nucléaires français
revenir sur le devant de la scène.
Cet outil unique au monde, mis en service en plein
choc pétrolier, avait été présenté
comme une solution à long terme aux problèmes énergétiques
de la France. Car son fonctionnement repose sur un principe simple :
un surgénérateur est capable de produire plus de plutonium,
combustible fissile, qu'il n'en consomme. Bref, la poule aux oeufs d'or.
Phénix a été construit à Marcoule (Gard)
comme un appareil de démonstration, précurseur de Superphénix
(Creys-Malville, Isère), plus puissant. Mais par la suite, les
surgénérateurs apparaîtront comme un précieux
outil de recherche sur le processus de transmutation des déchets
nucléaires, avec en perspective la réduction de quantités
d'éléments radioactifs à vie longue des déchets,
mission confiée au CEA par la loi Bataille de 1991.
Or, depuis l'arrêt de Superphénix –
son successeur, mis en service, lui, en 1985, et arrêté
en 1999 –, Phénix est le seul outil à pouvoir faire
cette démonstration. La recherche française, à
laquelle la loi Bataille a confié cette mission, en a donc besoin.
Las ! Le prototype de Superphénix est allé
de pannes en incidents. Arrêté en 1995, il redémarre
en 1998. Un an après, nouvel arrêt. Car le surgénérateur,
construit à Marcoule, dans le Gard, doit être mis en conformité
avec les nouvelles normes sismiques. Toute une batterie de travaux est
lancée à cette occasion, notamment le contrôle des
principales structures du bloc réacteur, pour vérifier
que celles-ci n'ont pas vieilli, ou le renforcement de la protection
incendie. Coût total de l'opération : 250 millions d'euros.
Alors, pourquoi ne pas avoir gardé Superphénix,
plutôt que l'ancêtre, Phénix ? «Au moins, Superphénix,
plus récent, était aux normes, et nous n'aurions pas eu
à faire un long travail de rénovation comme nous l'avons
fait sur Phénix», reconnaît Patrick Ledermann, responsable
des outils expérimentaux du CEA. Il faut dire que les Verts avaient
fait de la fermeture de Superphénix, symbole de la lutte antinucléaire,
une condition de leur participation au moment de leur entrée
dans le gouvernement Jospin.
Or tous les problèmes de Phénix ne
sont pas résolus. Les baisses brutales de réactivité,
constatées à plusieurs reprises sur le surgénérateur,
demeurent mystérieuses. «Nous n'avons pas d'explication
précise à ces événements. Mais nous pensons
qu'ils peuvent provenir du mouvement des assemblages (de combustible).
Un artefact n'est pas non plus exclu», estime Patrick Ledermann.
Cela n'inquiète pas outre mesure Philippe
Saint Raymond, directeur général adjoint de l'Autorité
de sûreté nucléaire : «Même si on n'a
pas trouvé d'explication convaincante, cela ne constitue pas
à nos yeux une menace pour la sûreté.»
Le dernier incident intervenu sur le réacteur,
en septembre dernier, même mineur, n'est pas de nature à
rassurer sur l'état d'un outil remis à neuf. De fortes
pluies ont déplacé le capot d'une cheminée, entraînant
une infiltration d'eau sur un résidu de sodium, ce qui a provoqué
une petite explosion. «Cet incident n'est pas intervenu dans la
partie nucléaire de l'installation, mais dans la partie secondaire,
relativise Philippe Saint Raymond. De plus, il est arrivé dans
la boucle numéro deux, or il est prévu que Phénix
ne redémarre que sur les boucles 1 et 3, où nous avons
procédé aux vérifications.»
«C'est une machine largement aussi dangereuse
que Superphénix», estime pour sa part sans ambages Jean-Pierre
Morichaud, secrétaire de l'association Forum Plutonium, membre
du réseau Sortir du nucléaire. Il y a quinze ans, Brice
Lalonde comparaissait Phénix aux «centrales russes de type
Tchernobyl». Raymond Sené, un des animateurs du GSIEN (Groupement
scientifique pour l'information sur l'énergie nucléaire),
militant historique anti-Superphénix, ne cache pas ses «réserves»
à propos de la réouverture de Phénix, avec une
métaphore parlante : «C'est comme si on remettait une voiture
de Formule 1, aux pneus lisses et usés, sur un circuit : si elle
s'emballe, c'est beaucoup plus difficile de l'arrêter qu'une 2
CV.»
Tous les intervenants du secteur ne sont pourtant
pas aussi catégoriques. D'aucuns, à l'instar du député
PS Jean-Yves Le Déaut, qui connaît pourtant bien le sujet
pour avoir été l'auteur de plusieurs rapports, se réfugient
derrière l'expertise de l'Autorité de sûreté
: «Si l'IRSN (Institut de radioprotection et de sûreté
nucléaire) a réalisé une expertise, qui s'est révélée
favorable, alors je suis pour la réouverture.» Yves Cochet,
député Vert de Paris, pourtant réputé farouchement
opposé au nucléaire, se montre étonnamment mesuré
sur la question : «Si on rouvre Phénix pour faire de la
recherche, c'est très bien», tout en précisant que
«si c'est pour faire des incinérateurs de plutonium, cela
m'inquiéterait».
Il reste que la vocation de Phénix n'est
pas seulement de faire de la recherche. «Si tel est notre objectif
principal, nous en attendons également une expérience
sur le fonctionnement des réacteurs à neutrons rapides,
qui représente une voie pour les systèmes futurs, explique
Patrick Ledermann, au CEA. Phénix aura également une production
d'électricité couplée au réseau de 160 MW»,
soit 12% de la puissance des plus gros réacteurs d'EDF.
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