Année 2003
Indian
Point : la centrale de tous les dangers
Le Monde, 30 janvier 2003
Par Eric Leser
[Mise en ligne le 31/01/2003]
Jusqu'au 11 septembre 2001, ce n'était qu'une
centrale nucléaire un peu vétuste, tout près de
New York. Aujourd'hui, elle cristallise la peur et les hantises des
Américains.
Le 11 septembre 2001 au petit matin, les terroristes
aux commandes de deux Boeing détournés ont suivi dans
un ciel sans nuages l'Hudson pour se diriger vers Manhattan. Trois minutes
seulement avant de s'écraser à pleine vitesse sur les
tours du World Trade Center, ils survolaient sur la rive est un immense
bâtiment flanqué de trois dômes gris en béton
caractéristiques, la centrale nucléaire d'Indian Point.
Elle se trouve à peine à 40 kilomètres
au nord de la ville de New York, dont elle fournit un tiers de l'électricité.
Plus de 20 millions d'habitants vivent dans un rayon de 80 kilomètres.
Elle est considérée comme la plus dangereuse des Etats-Unis.
L'un des deux réacteurs actifs, Indian Point 2, a connu le plus
grand nombre d'incidents de toute l'industrie nucléaire du pays.
Il y a un an, il était le seul parmi la centaine en service à
recevoir une note rouge de la Commission de contrôle de l'industrie
nucléaire (NRC). L'autorité fédérale évalue
les risques de vert, le plus faible, à blanc, jaune et rouge,
le plus élevé. Indian Point 2 est revenu aujourd'hui à
jaune, personne n'est rassuré pour autant.
Une étude remise le 10 janvier au gouverneur
de l'Etat de New York juge les procédures d'évacuation
de la population en cas d'accident ou d'attentat "insuffisantes
et inadaptées". Selon de nombreux témoignages, les
gardes de sécurité seraient incapables de faire face à
une attaque. Les structures de confinement en béton ne résisteraient
pas à l'impact d'un avion. Les déchets sont entreposés
dans des piscines qui ne sont pas protégées. Les élus
locaux, les associations, les écologistes, les riverains se mobilisent
pour obtenir la fermeture du site. Fait sans précédent,
le comté de Westchester, où se trouve la centrale, se
dit prêt à la racheter à son propriétaire
privé, le groupe Entergy, pour la fermer. Il pourrait y consacrer
trois fois son budget annuel, plus de 3 milliards de dollars.
Pour la NRC, il n'y a aucune raison de s'alarmer.
La centrale est sûre, les normes sont respectées. Mais
la crédibilité de l'agence fédérale n'est
plus très grande. Elle a mis six mois à reconnaître
la nature et l'ampleur d'une fuite survenue le 15 février 2000
à Indian Point 2. Ce jour-là, 75 000 litres d'eau radioactive
se sont répandus dans l'Hudson. A 7 kilomètres en aval
se trouve le réservoir Croton, la principale source d'alimentation
en eau de la ville de New York."On nous a affirmé qu'il
ne s'agissait pas techniquement d'une fuite car elle avait été
contenue", se souvient Marilyn Elie de Citizens Awareness Network
(le réseau des citoyens vigilants). L'association regroupe des
centaines de personnes se trouvant dans le périmètre de
10 miles (16 kilomètres) autour d'Indian Point, considéré
comme le plus exposé."La NRC n'a rien fait pour démentir
un mensonge", ajoute-t-elle.
Un rapport interne et des documents publiés
par la presse locale six mois plus tard ont révélé
que de l'eau en contact avec le cœur du réacteur s'est déversée
à deux reprises dans le fleuve à la suite d'une erreur
humaine. Il régnait alors une véritable atmosphère
de panique dans la centrale. Mais, selon la NRC, la santé publique
n'a jamais été menacée. Le réacteur a tout
de même été fermé près d'un an. Et
le niveau de qualification du personnel reste douteux. En décembre
2001, quatre des sept équipes du centre de contrôle ont
échoué à leur examen annuel de qualification. La
NRC évaluait en 1982 le nombre de victimes potentielles en cas
d'accident grave de l'un des réacteurs à 46 000 morts
et 141 000 blessés. Depuis vingt ans, la densité de population
a beaucoup augmenté dans la région... Mais avant le 11
septembre 2001, Indian Point ne préoccupait presque personne.
Seule une poignée d'écologistes s'opposaient à
la centrale, par habitude. La crainte d'un attentat a tout changé.
La pression et la mobilisation se font de plus en plus fortes pour fermer
les réacteurs. Les scénarios catastrophe entretiennent
la psychose.
"Une attaque réussie à Indian
Point pourrait propager des radiations sur des centaines de kilomètres",
estime Jan Beyea, physicien nucléaire membre du Conseil national
de la recherche et de l'Académie nationale des sciences. Il a
évalué les risques pour le comté de Westchester
et estime à une sur cinq la possibilité de réussite
d'une attaque."C'est trop important pour être ignoré.
Des milliers de kilomètres carrés seraient contaminés,
les habitants ne pourraient plus revenir. Une fois évacués,
ce serait pour de bon", ajoute-t-il.
Pour Gordon Thompson, directeur de l'Institut d'études
sur les ressources et la sécurité de Cambridge (Massachusetts),
"le plus grand danger n'est pas un avion détourné
s'écrasant sur les bâtiments mais de simples terroristes
armés de seaux et de tuyaux d'arrosage. (...) Provoquer une brèche
et vider l'eau des piscines où sont stockés les déchets
suffit à provoquer une catastrophe, dit-il avec un sourire. Même
une perte partielle de liquide peut mettre le feu au combustible et
répandre dans l'atmosphère des matières radioactives.
Si une piscine se consume lentement, personne ne peut plus en approcher".
La sécurité autour de la centrale
a été renforcée depuis un an et demi. De nouvelles
clôtures électrifiées ont été installées
autour du périmètre, des barrières en béton
mises en place à l'entrée principale, la surveillance
vidéo améliorée, les membres du personnel de sécurité
sont protégés dans des guérites à l'épreuve
des balles. Mais à en croire un rapport interne révélé
par le New York Times du 8 décembre 2002, les gardes eux-mêmes
ne s'estiment pas capables de défendre le site. Keith G. Logan,
ancien enquêteur de la NRC, a interrogé plus de 50 membres
du personnel de sécurité d'Indian Point 2.
Ils dénoncent "une atmosphère
détestable", "les pressions pour ne pas faire état
des incidents et des failles du système". Les comptes rendus
sont écrits sur des feuilles volantes. Le nombre de gardes n'a
pas été augmenté depuis le 11 septembre 2001, ils
travaillent seulement plus longtemps. Cinq à six permanences
de douze heures d'affilée par semaine prolongées souvent
à seize heures."La moitié des effectifs n'est pas
physiquement capable de faire face à une agression. Le système
de détection des intrusions ne cesse de tomber en panne. Les
clôtures électrifiées et les caméras de surveillance
sont parfois rafistolées avec des bandes adhésives..."
Le constat de Foster Zeh, 44 ans, grand gaillard
de plus de 1 m 90, est le même. Pendant six ans, cet ancien du
FBI a été de temps à autre instructeur du personnel
de sécurité d'Indian Point 2."N'importe quel assaillant
déterminé peut entrer, affirme-t-il. Les gardes sont fatigués,
souvent en méforme, sous-entraînés, sous-payés,
trop peu nombreux et démotivés. Leurs exercices sont totalement
factices, ils savent à l'avance où intercepter les agresseurs.
Ils n'ont pas de pratique régulière des armes à
feu. Ils utilisent des sifflets pour simuler des tirs et des pistolets
en caoutchouc." Au cours de tentatives d'infiltration l'an dernier,
Foster Zeh affirme avoir été capable à cinq reprises
d'atteindre le bâtiment du réacteur et trois fois de poser
des explosifs factices à côté des piscines de combustible
sans être intercepté.
Entergy emploie ses propres gardes à Indian
Point – mieux formés et mieux payés – et sous-traite
la sécurité du réacteur numéro deux à
Wackenhut, une société spécialisée dans
la protection des sites sensibles. Considérée comme intouchable
elle travaille depuis des décennies pour des agences gouvernementales.
Elle assure, entre autres, la sécurité de Cap Canaveral,
des ambassades américaines, les pipelines de l'Alaska... Son
nom a été plusieurs fois cité dans des opérations
militaires au Salvador dans les années 1980, où elle employait
alors des centaines de personnes, et dans la vente d'équipements
de défense à des pays où la présence américaine
se veut discrète.
"Nous ne cessons de clamer depuis des mois
que la centrale n'est pas suffisamment protégée et doit
être fermée, il n'y a pas d'autre solution. Elle est dangereuse,
la seule des Etats-Unis à se trouver dans une zone aussi peuplée.
Personne ne peut assumer un tel risque", affirme Alex Matthiessen,
le directeur de Riverkeeper (le gardien de la rivière), une association
de protection de l'environnement. Entergy n'est évidemment pas
d'accord. La société plaide la bonne foi, affirme avoir
fait de grands progrès. Elle se dit victime de l'héritage
du passé et demande du temps. Entergy a acheté le réacteur
3 à la New York Power Authority en 2000 et le réacteur
2 à Consolidated Edison quelques jours seulement avant le 11
septembre 2001. Indian Point 1 est arrêté depuis plusieurs
années."A Indian Point 2, nous avons trouvé une situation
vraiment très dégradée. Juste après l'avoir
repris, nous avons dressé une liste de 5 200 dysfonctionnements.
Nous parons au plus pressé. Nous ne pouvons pas tout faire en
même temps, mais le réacteur est sûr", affirme
James Steets, porte-parole d'Entergy.
Andrew Spano, le directeur démocrate du comté
de Westchester, pense que la centrale est difficilement défendable.
"Elle est trop dangereuse et constitue une cible trop tentante
pour une zone aussi peuplée."A défaut de pouvoir
la faire fermer rapidement, il demande au moins que la sécurité
soit assurée par le gouvernement fédéral. Il a
reçu l'appui de ses homologues des comtés de Rockland,
Putnam et Orange qui se trouvent tous dans la fameuse zone de 10 miles
autour d'Indian Point. Hillary Clinton et Charles Schumer, sénateurs
démocrates de New York, ont également réclamé
l'intervention de Washington, sans obtenir de réponse.
En fait, le sort d'Indian Point pourrait bien se
jouer à Albany, la capitale de l'Etat de New York. George Pataki,
le gouverneur républicain, s'est soudain préoccupé
de l'existence de la centrale avant sa réélection en novembre.
Il a demandé un rapport urgent sur la sécurité
de la population. Sa publication s'est fait attendre : son auteur, James
Lee Witt, ancien président de la Federal Emergency Management
Agency (agence fédérale de gestion des situations d'urgence),
avait fait "malencontreusement" appel à un bureau d'études
ayant des liens avec Entergy. Sous la pression, M. Witt a changé
de consultant. Son étude de 550 pages a été rendue
publique le 10 janvier. Elle est accablante."Les autorités
sont incapables d'assurer la protection des habitants contre une dose
inacceptable de radiations." Le document critique tous les aspects
du plan d'urgence : les scénarios, les équipements, les
moyens de communication, l'évaluation des menaces, et même
la définition des zones à risque.
Le plan stipule que les autorités disposeront
d'au moins huit heures pour faire évacuer les 298 000 personnes
présentes dans un rayon de 10 miles. Pour y parvenir, il faudra
que l'annonce d'un accident ou d'une attaque soit tenue secrète
plusieurs heures afin d'éviter la panique et le blocage des routes.
Pendant ce laps de temps, la contamination par un nuage radioactif peut
être très rapide. Les deux tiers des habitants de la zone
de 10 miles autour d'Indian Point ne connaissent pas aujourd'hui les
règles à suivre en cas d'évacuation. Près
d'un sur deux n'a même pas le souvenir d'avoir reçu une
copie des consignes à suivre. Enfin, il n'est rien prévu
au-delà de la limite de 10 miles."Ce serait le chaos",
résume Alex Matthiessen. Mais, pour la NRC, il n'y a toujours
aucun problème. Au terme d'un exercice organisé le 24
septembre 2002, elle jugeait le plan "adéquat" et la
répétition "réussie".
George Pataki s'est engagé à décider
de l'avenir d'Indian Point en fonction des conclusions du rapport. Il
n'a pas l'autorité pour fermer la centrale : seul le gouvernement
fédéral peut le faire. Mais il est en revanche de sa responsabilité
de gouverneur de certifier tous les ans le plan d'évacuation.
Sans cela, la centrale ne peut plus légalement fonctionner. Sans
trop y croire, les partisans de sa fermeture espèrent beaucoup
de cette astuce juridique. George Pataki dispose de quelques semaines
pour prendre une décision.
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