Année 2003


EDF se met en ordre de marche pour cent ans de nucléaire

Le Monde, 16 mai 2003
Par Pascal Galinier

Adresse originale : http://www.lemonde.fr/article/0,5987,3234--320316-,00.html

Sans attendre le feu vert de l'autorité de sûreté, l'électricien envisage de porter, dès cette année, la durée d'amortissement de son parc de 30 à 40 ans. Il se déclare prêt par ailleurs à lancer le futur réacteur EPR, construit par Areva, qui entrerait en fonction à partir de 2020 pour 60 ans.

[Mise en ligne le 21/05/2003]

C'est un débat récurrent autour du nucléaire, qui pourrait bien trouver son issue cette année.

La France doit-elle allonger la durée de vie de ses centrales nucléaires ou en construire de nouvelles ? Les deux, a conclu le rapport de l'Office parlementaire d'évaluation des choix scientifiques et technologiques, rendu public mercredi 14 mai, à quelques jours de la clôture du "Débat national sur les énergies". "Les premiers réacteurs du parc EDF devront être autorisés à fonctionner dix ans de plus pour atteindre quarante ans en 2020", et "la France doit engager sans délai la construction d'un EPR", le réacteur de troisième génération, préconisent les députés Christian Bataille (PS) et Claude Birraux (UMP), qui président l'Office parlementaire.

Allonger ou renouveler, les deux options semblaient jusqu'ici contradictoires, et opposaient les deux champions du nucléaire français, EDF et Areva. Ce dernier réclame depuis plusieurs années le lancement de son EPR, réacteur à eau pressurisée, conçu pour durer soixante ans. Mis au point dans les années 1990 par Framatome et Siemens, son avenir ne repose plus que sur EDF, depuis que l'Allemagne a décidé d'abandonner l'énergie nucléaire.

Mais pour EDF, allonger la vie de ses 58 réacteurs en activité, initialement conçus pour durer trente ans et qui affichent aujourd'hui 17 ans de moyenne d'âge, semble la solution la plus sage, la plus compétitive et la plus rentable. La décision de prolonger les centrales est relativement "neutre": elle ne procède pas, en France, d'un débat politique mais d'une décision technique et économique. Tous les dix ans, à l'occasion de la visite décennale de chaque "tranche" de centrale (réacteur), la direction générale de la sûreté nucléaire et de la radioprotection (DGSNR), autorité souveraine en la matière, délivre, au cas par cas, le feu vert pour dix années supplémentaires d'exploitation - la décision économique de continuer revenant à l'exploitant.

Entre une centrale de 30 ans, amortie, qui produit un mégawatt/ heure à 12 euros, et une centrale neuve, dont le coût de production est de 28 euros/MWh, selon les calculs du ministère de l'industrie, le choix ne semble guère souffrir l'hésitation. EDF a clairement choisi. "Une durée de vie de quarante ans est envisageable et notre objectif est de rechercher une durée de vie moyenne de notre parc allant au-delà", a déclaré M. Roussely lors de son audition par l'Office parlementaire. Sans attendre un éventuel feu vert officiel, le groupe électrique a d'ores et déjà intégré, "dans la perspective de la convergence prochaine des comptes du groupe EDF avec les normes internationales", l'hypothèse de l'allongement de son outil de production. "Suite à une analyse technique basée sur le fonctionnement des 58 tranches du parc nucléaire d'EDF, il est envisagé, à partir de 2003, de passer à un amortissement des centrales nucléaires sur une durée de quarante ans en mode linéaire", précise une note dans les comptes consolidés 2002.

MOTIVATION FINANCIÈRE

EDF anticiperait ainsi une échéance qui n'a rien d'imminente : la première centrale en activité à atteindre les trente ans d'âge sera Fessenheim (Haut-Rhin), en 2007. Puis, en dix ans, plus des deux tiers du parc atteindront les trente ans. Mais la motivation d'EDF est moins technique que financière.

"Dix années de vie supplémentaire du parc représentent un cash-flow -liquidités- cumulé compris entre 15 et 23 milliards d'euros", rappelle le rapport parlementaire. Selon lui, la valorisation de l'entreprise publique serait accrue de "7 milliards d'euros si la durée de vie passe de trente à quarante ans et 15 milliards si elle passe de trente à cinquante ans". Selon d'autres sources, EDF pourrait dégager en outre 700 à 800 millions d'euros par an de résultat supplémentaire, grâce à un rééchelonnement sur quarante ans de l'amortissement de ses centrales. De même, dans le cadre des nouvelles normes comptables, les provisions liées au démantèlement futur des installations et à la fin de cycle du combustible nucléaire, qui se montent à 28,8 milliards d'euros dans les comptes 2002, seraient réduites d'environ 40 %, soit 10 milliards d'euros. Tout ce qui tend à améliorer le bilan de l'entreprise est susceptible de séduire les investisseurs futurs, dans la perspective de l'ouverture du capital que souhaite opérer le gouvernement.

Dès lors, pourquoi s'aventurer dans la construction d'une nouvelle génération de centrales, forcément coûteuse ? "A raison de 4 000 MW par an, il faudrait mobiliser environ 5 milliards d'euros chaque année. (...) C'est la moitié de notre cash-flow opérationnel, un peu moins de la moitié de nos investissements totaux", soulignait M. Roussely le 3 avril, tout en soutenant l'idée de lancer l'EPR, comme réacteur "de transition", en attendant une hypothétique quatrième génération, après 2035.

Un ralliement qui surprend plus d'un observateur, y compris à EDF. Il s'agit, a expliqué le PDG lors de son audition, d'"étaler au maximum la période de déclassement -des centrales actuelles- et de construction de nouvelles unités". A l'horizon de 2032, en effet, 90 % des réacteurs en activité auront atteint ou dépassé les quarante ans fatidiques. Or, "probablement la moitié d'entre eux ne pourront pas aller à cinquante ou soixante ans", affirme Vincent Maurel, président de Framatome ANP. Le parc actuel, faute de renouvellement, serait guetté par un "effet de falaise", disent MM. Birraux et Bataille, c'est-à-dire une chute brutale des capacités de production électrique.

Pour mettre en service les centrales de troisième génération à partir de 2020, compte tenu des délais très longs de procédures, de construction et de mise au point du premier réacteur-démonstrateur (onze ans), il faudrait lancer dès cette année le programme EPR, disent en chœur députés et industriels.

Reste à en convaincre le gouvernement. La question nucléaire sera à coup sûr la partie la plus attendue de sa future loi d'orientation énergétique, qui doit être présentée à l'automne.

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