Année 2003
Les fissures de l'EPR
LE POINT.FR, 25 juillet 2003
Par Marc Nexon
Adresse originale : http://www.lepoint.fr/economie/document.html?did=133121
[Mise en ligne le 29/07/2003]
Réacteur du futur, l'EPR est la perle des
laboratoires de recherche Areva. Mais les politiques et le lobby nucléaire
s'interrogent. Manque d'innovation, coût élevé...
Faut-il lancer l'EPR ? Enquête
« Mais où est-il passé ? » Ce matin- là, les labos de recherche d'Areva,
situés dans une tour de la Défense, près de Paris,
sont sens dessus dessous. En raison de travaux pour mise aux normes
incendie. Au milieu de ce tohu-bohu, il est pourtant là à
tournoyer en trois dimensions sur un écran d'ordinateur. Voilà
l'EPR (European Pressurized Reactor), la perle d'Areva : le réacteur
nucléaire dont le gouvernement pourrait annoncer le lancement
d'ici à la fin de l'année. « Voyez, ici c'est
l'enceinte de confinement de 1,80 mètre d'épaisseur !
Elle peut résister à un crash d'avion, commente Thierry,
un grand maigre à cravate orange. Là, c'est un nouveau
réservoir destiné à récupérer le
liquide en cas de fusion incontrôlée du coeur. Lors d'un
accident, il n'y a plus besoin de déplacer les populations. »
Ah bon... Mais alors, les centrales actuelles ? « Pas
d'inquiétude, le risque est déjà infime, souligne
Vincent Maurel, président de Framatome ANP (Areva), mais
nous le divisons encore par dix. Imaginez deux voitures qui se percutent
frontalement à 130 kilomètres/heure, eh bien, les passagers
sortent indemnes... L'EPR c'est ça ! » Plus sûr,
plus puissant (1 500 mégawatts), plus économique,
les ingénieurs d'Areva n'ont jamais trouvé leur bébé
aussi beau. Ils le bichonnent depuis si longtemps sur leur planche à
dessin ! Douze ans depuis les premières études menées
avec l'allemand Siemens.
Les voici comblés par le retour de la droite au pouvoir. Car,
cette fois, ils en sont sûrs. L'EPR va enfin sortir des cartons
et remplacer les premières centrales nucléaires construites
à la fin des années 70. « C'est acquis, le gouvernement
est convaincu qu'il faut y aller », confient les dirigeants
du groupe. Dans les régions aussi, les élus et les milieux
économiques y croient. Et se disputent déjà le
site du futur démonstrateur capable de drainer pendant sa construction
5 000 emplois nouveaux. « Sans l'EPR, notre région
sera confrontée au déclin de son industrie »,
ont même écrit les représentants du Medef Rhône-Alpes
à Jacques Chirac et Jean-Pierre Raffarin.
Areva, avec à sa tête Anne Lauvergeon, l'ancienne sherpa
de François Mitterrand, revit. Oubliés, les pincements
de nez du gouvernement Jospin. « Il n'y aura pas d'EPR, ou
alors ce sera sans moi, sans nous », avait tonné en
septembre 1999 Dominique Voynet, la ministre de l'Environnement, hostile
à toute relance du nucléaire. Pour éviter de voir
exploser sa majorité plurielle, le Premier ministre avait dû
enterrer le dossier.
Respect du protocole de Kyoto
Aujourd'hui, changement de ton. Le nucléaire est à nouveau
paré de toutes les vertus. Sûr, moins coûteux que
le gaz ou l'énergie éolienne, et surtout plus « propre ». « Lui seul peut permettre à la France
de respecter le protocole de Kyoto, plaide-t-on dans l'entourage
de Nicole Fontaine, la ministre déléguée à
l'Industrie ; si l'on remplaçait tous nos réacteurs
par des centrales à gaz, on augmenterait nos émissions
de gaz à effet de serre de 30 %. C'est impensable ! »
Et puis il y a un fait incontournable : le nucléaire assure déjà
76 % de l'électricité du pays. Une indépendance
énergétique acquise en vingt ans, au prix d'un investissement
faramineux : 130 milliards d'euros ! S'en priver constituerait un beau
gâchis. Justement, aux yeux de ses partisans, l'EPR arrive à
point nommé. Les équipes d'Areva et d'EDF ont fait leurs
calculs. Même en poussant la durée de vie des centrales
actuelles de trente à quarante ans, quatorze des cinquante-huit
tranches existantes doivent être renouvelées à partir
de 2020. Et la moitié du parc à partir de 2025. Or, si
l'on souhaite construire un démonstrateur EPR, le calendrier
est serré. Trois ans d'autorisations administratives, cinq ans
de construction, quatre ans d'expérimentation et à nouveau
cinq ans pour l'édification de la première série.
On y est ! Conclusion de l'industriel et de l'électricien : c'est
maintenant ou jamais. Areva y ajoute une autre raison. Un feu vert gouvernemental
à l'EPR renforcerait ses chances de décrocher le contrat
pour la construction du cinquième réacteur finlandais.
Un appel d'offres bouclé d'ici à la fin de l'année.
Jusqu'alors, trois hommes clés ont parfaitement relayé
le message. Stéphane Dupré La Tour, le Monsieur Environnement
de l'Elysée, Luc Rousseau, le conseiller industriel de Matignon,
et Christian Bechon, le directeur adjoint du cabinet de Francis Mer,
le ministre des Finances. Leur point commun ? Tous trois appartiennent
au corps des Mines, le bâtisseur de la filière nucléaire
française. « Je suis à ce poste grâce
à mon corps », s'amuse même le conseiller de
Jacques Chirac. Ces hauts fonctionnaires sont les meilleurs gardiens
de la doctrine d'Areva.
Scénario huilé ? On pourrait le croire. Les circonstances
politiques n'ont jamais été aussi favorables. Une vision
gaullienne de l'industrie défendue par le gouvernement, un lobby
nucléaire présent à tous les étages du pouvoir,
des Verts étonnamment aphones, l'EPR est une affaire qui roule...
Eh bien, non ! Car le doute s'installe. Dans la majorité, mais
aussi dans la communauté nucléaire.
Parmi les parlementaires, c'est une ingénieur des Mines, proche
d'Alain Juppé, qui reprend le dossier de zéro : Nathalie
Kosciusko-Morizet, 29 ans, députée de l'Essonne et présidente
de la commission énergie de l'UMP, auditionne depuis plusieurs
mois tous les barons du nucléaire. Elle devrait remettre dans
les prochains jours une note à l'Elysée et à Matignon.
Sa recommandation n'écartera aucune option. Mais elle devrait
en privilégier une : il est urgent d'attendre. Au sein du bureau
politique de l'UMP, une autre personnalité prône la prudence
: Patrice Hernu, président d'un réseau baptisé
Ecologie bleue et regroupant une soixantaine de parlementaires. Au cours
des six derniers mois, il a reçu quarante acteurs de la filière
nucléaire. A raison de deux heures chacun. Et là encore,
même s'il se défend d'avoir tranché, de crainte
de heurter ses collègues, sa conviction semble établie
: la solution EPR ne s'impose pas.
Dans le camp des « nucléaristes », la légendaire
solidarité du corps des Mines connaît aussi de sérieux
ratés. L'opposition à l'EPR y est, certes, plus feutrée,
mais elle existe. Dans les rangs notamment d'EDF et du Commissariat
à l'énergie atomique (CEA), le vivier des chercheurs.
De quoi révolter la frange conservatrice du lobby. « Le pire ennemi du nucléaire, c'est le CEA ! » tempête
l'un de ses représentants.
Alors, que reproche-t-on à l'EPR ? D'abord, son manque de fraîcheur.
« C'est une chaudière des années 70 relookée,
la version moderne d'un concept ancien », déplore
Yves Marignac, de Wise-Paris, un cabinet d'études spécialisé
dans les questions nucléaires. Un gros réacteur dessiné
en 1991 et conçu pour durer soixante ans. « On
est sur une technologie finissante que l'on veut nous refiler jusqu'en
2100 ! » peste Benjamin Dessus, directeur de programmes
au CNRS. A cette date, il est vrai, de nouvelles générations
de réacteurs produisant un minimum de déchets tourneront
déjà depuis trois ou quatre décennies ! D'où
une question : faut-il engager l'EPR alors qu'une quatrième génération
capable à la fois de réduire les doses de plutonium, de
produire de l'hydrogène et de désaliniser l'eau de mer
pointe à l'horizon 2035 ? « Il est trop risqué
d'attendre, tranche Bruno Lescoeur, le directeur de la branche
énergie d'EDF, nous voulons acheter une garantie dès
maintenant. » « En se précipitant
sur l'EPR, on va brûler tous les crédits de recherche sur
les technologies suivantes », insiste Corinne Lepage,
ex-ministre de l'Environnement du gouvernement Juppé. « Le
risque, c'est de bâtir un Concorde », renchérit
la députée Nathalie Kosciusko-Morizet.
Des solutions de rechange
Deuxième critique : le coût de l'EPR. Pour se payer un
démonstrateur, EDF devra d'abord débourser entre 3 et
3,5 milliards d'euros. Puis 5 milliards d'euros par an pendant la période
de renouvellement des centrales. De quoi faire tousser des investisseurs
privés à la veille d'une ouverture de capital de la compagnie.
« Si le marché considère que l'EPR est vétuste,
le cours de Bourse d'EDF plongera », prévient un proche
du dossier. « Entre ses ambitions internationales, la résorption
de son énorme dette et l'EPR, EDF devra arbitrer »,
met en garde un autre acteur de la filière.
Les sceptiques invoquent un dernier argument. Pour assurer la transition
avec la quatrième génération, le parc français
n'aura besoin que de six ou sept nouveaux réacteurs. Et cela
en dépit de la croissance de la demande électrique (1,5 % par an). Les progrès de l'éolien ou de l'énergie
solaire associés à une politique de maîtrise de
l'énergie et un meilleur usage des centrales actuelles devraient
permettre d'absorber le surplus de la demande. Du coup, l'EPR risque
de souffrir d'un gros défaut : une rentabilité insuffisante.
« Affecter douze ans de recherche et développement
sur si peu d'exemplaires coûtera très cher »,
remarque Fabien Chalandon, vice-président de la fondation Concorde,
coauteur d'un ouvrage intitulé « Les nouveaux chemins de
l'énergie ».
Reste à imaginer des solutions de rechange. On peut toujours
bâtir des centrales à gaz ou des centrales nucléaires
classiques moins chères. D'autres regardent vers les Etats-Unis.
« Pourquoi ne pas se tourner, le moment venu, vers des réacteurs
moins chers et moins lourds, proches de la quatrième génération
et actuellement développés par Westinghouse ? Après
tout, l'ensemble de notre parc a été construit sur des
licences américaines », fait valoir Nicolas Crespelle,
un spécialiste de l'énergie, à la tête du
cabinet Entreprises et Parlement.
Autant d'hypothèses évidemment désastreuses pour
Areva. Car, cette fois, l'EPR ne survivrait pas à un calendrier
repoussé de cinq à dix ans. Tout comme les 300 ingénieurs
de ses bureaux d'études, aujourd'hui mobilisés sur le
sujet. « Il deviendrait très dur d'attirer des jeunes
dans notre filière », confesse Bernard Estève,
vice-président de Framatome ANP. Même constat chez EDF.
L'électricien aurait bien du mal à occuper les 3 000 personnes
de son service ingénierie. « Mais attention, on ne
fait pas de chantage à l'emploi ! » prévient
un haut dirigeant d'Areva. Un peu tout de même...
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