Année 2003
Le
transport des matières nucléaires, critiqué par
les écologistes, relève du "secret défense"
Le Monde, le 2 septembre 2003
Par Hervé Kempf
Adresse originale : http://www.lemonde.fr/article/0,5987,3226--332389-,00.html
[Mise en ligne le 02/09/2003]
Un arrêté ministériel publié
le 9 août limite la divulgation d'informations sur les convois,
notamment par les associations. Selon le gouvernement, ces renseignements
peuvent accroître le risque terroriste.
Cinq ans de prison et 75 000 euros d'amende : voilà
la peine maximale encourue par tout citoyen qui divulguerait des informations
sensibles sur le transport de matières nucléaires. Pris
au cœur de l'été, le 24 juillet, et publié
le 9 août, un arrêté du ministère de l'économie
stipule en effet que "présentent un caractère de
secret de la défense nationale" "les renseignements,
procédés, objets, documents" relatifs aux mesures
de surveillance, de confinement, de suivi, de comptabilité des
matières nucléaires et à leur transport. Dès
lors, ces informations "doivent faire l'objet d'une classification
et de mesures de protection destinées à restreindre leur
diffusion". La violation de ce secret entraîne les peines,
mentionnées aux articles 413-9 et suivants du code pénal.
Cette mesure intervient à la suite de l'activisme
des associations antinucléaires qui contestent la régularité
des transports de plutonium ou de déchets radioactifs qui traversent
la France. Chaque convoi ferroviaire de déchets nucléaires
importés d'Allemagne pour retraitement à La Hague (Manche)
– quatre à six chaque année – suscite des
petites manifestations d'activistes, surtout dans l'Est et le Nord de
la France. Un convoi de plusieurs tonnes de déchets doit ainsi
venir d'Allemagne en France mercredi 3 septembre. Et, depuis le début
de l'année, Greenpeace a lancé une campagne contre les
transports de plutonium entre La Hague et Marcoule (Gard), effectués
par camion une à deux fois par semaine.
HORAIRES SUR INTERNET
Pour attirer l'attention du public sur ces transports,
le réseau Sortir du nucléaire publie les horaires précis
des convois ferroviaires sur Internet, tandis que Greenpeace a mis en
place en juillet une cellule citoyenne de contrôle et d'inspection
des matières fissiles, dont les "inspecteurs" observent
les mouvements de camions chargés de plutonium. En février,
Greenpeace a même bloqué quelques heures un de ces camions
à Chalon-sur-Saône (Saône-et-Loire), afin de démontrer
le faible niveau de protection entourant ces transports.
Les écologistes critiquent ces mouvements
incessants de matières nucléaires à travers la
France en raison des risques d'accident ou d'attaques terroristes. Plus
profondément, ils contestent la légitimité des
risques pris au regard de l'inutilité collective que représenterait
le retraitement des combustibles pour isoler le plutonium – que
la France est quasiment seule à pratiquer à grande échelle.
Mais ce projecteur braqué sur le transport
des déchets nucléaires gêne les autorités
chargées d'assurer leur sécurité. Pour Didier Lallemand,
haut fonctionnaire de défense du ministère de l'industrie
et signataire de l'arrêté, "les informations précises
données par les associations peut poser un problème de
sécurité. Faire des repérages détaillés
facilite la tâche d'éventuels terroristes". Ces renseignements
épargneraient aux terroristes de faire ce travail d'enquête,
empêchant de ce fait la police de les détecter en amont.
Pour M. Lallemand, "la publication des horaires des transports
ou de l'immatriculation des camions relève bien du secret défense",
au sens du nouvel arrêté. Des poursuites judiciaires pourraient
dès lors être engagées contre ceux qui les diffusent.
Pour la Compagnie générale des matières
nucléaires (Cogema), Jacques-Emmanuel Saulnier, le porte-parole
de la maison mère, Areva, estime que "si on prend le texte
au pied de la lettre, il met à mal toute possibilité de
transparence". Mais il juge que la responsabilité en incombe
aux écologistes : "Si le haut fonctionnaire est amené
à cette mesure draconienne, c'est à cause de l'action
des associations."
L'opportunité de l'arrêté ne
suscite cependant pas un enthousiasme général chez les
responsables concernés. Refusant de commenter le texte, André-Claude
Lacoste, directeur général de la sûreté nucléaire
et de la radioprotection, souligne cependant nettement que, dans sa
direction, "nous ne classerons pas secret défense nos informations,
et nous continuerons à communiquer sur ce qui nous concerne,
les conteneurs ou les contaminations de surface".
Pour Greenpeace, "cet arrêté est
la preuve du danger considérable du plutonium et démontre
aussi l'incompatibilité entre le nucléaire, la démocratie
et la libre information du public".
Il était impossible lundi d'obtenir
un commentaire du ministère de l'écologie. Le projet de
loi relatif à la transparence nucléaire, lui, dort paisiblement
sur le bureau du Sénat depuis juin 2002, aucun rapporteur n'ayant
été désigné.
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