Année 2003


Greenpeace brise le secret-défense

Libération.fr, le 7 octobre 2003
Par Christophe Schoune

Adresse originale : http://www.liberation.fr/page.php?Article=147552

[Mise en ligne le 07/10/2003]

Les écologistes dénoncent un arrêté ministériel sur les matières nucléaires.

Les fonctionnaires du ministère de la Défense ont décidément toujours de mal à dialoguer avec les écologistes de Greenpeace. Depuis quelques semaines, le petit milieu du nucléaire est secoué par une affaire rocambolesque mêlant besoin de transparence et nécessité du secret. Tout est parti d'un arrêté ministériel publié le 9 août au Journal officiel, stipulant que les questions relatives en France à la «protection» et au «contrôle des matières nucléaires» tomberont désormais sous le coup du «secret-défense». Une disposition qui inclut les opérations de transport entre différents sites. Quiconque violera ce «secret» sera passible de cinq ans de prison et de 75 000 euros d'amende. Outrée par ce qu'elle considère comme une «censure de l'information», Greenpeace devrait annoncer jeudi qu'elle envisage, avec d'autres associations, de déposer un recours au Conseil d'Etat.

Contradiction. «Secret ?, s'insurgent les écologistes, l'industrie nucléaire aurait donc des choses à cacher ?» La nouvelle leur paraît d'autant plus choquante que la présidente de la Compagnie générale des matières nucléaires (Cogema), Anne Lauvergeon, s'est personnellement impliquée, depuis son arrivée aux affaires en 1999, pour placer sa politique de communication sous le signe de la «transparence». Les écologistes ont donc mis un point d'honneur à souligner cette contradiction, dénonçant un arrêté qu'ils estiment directement dirigé contre eux. Depuis quelque temps, certains n'hésitent pas à dénoncer le danger présenté par le transport des matières nucléaires sur les routes de France en publiant sur leur site Internet le trajet des camions et parfois même le numéro de leur plaque d'immatriculation. Des pratiques que les pouvoirs publics estiment intolérables à l'heure où les pires menaces terroristes planent sur l'Europe et les Etats-Unis.

Ce serait donc pour empêcher les écologistes de protester contre les convois de matières nucléaires que le haut fonctionnaire de défense du ministère de l'Industrie, Didier Lallemand, aurait dégainé son «secret-défense». Aurait-il péché par excès de zèle ? Même au sein de la Cogema, on semble gêné par l'ampleur des mesures prises.

La semaine dernière, alors que des militants de Greenpeace manifestaient contre cet arrêté devant les entrées de six sites nucléaires, la Cogema publiait un communiqué dont les termes semblaient en totale contradiction avec ceux de l'arrêté ministériel. Il précisait que «s'il appartient au haut fonctionnaire de défense d'expliquer la nature et la portée de l'arrêté, Cogema a reçu toutes les assurances de la part des pouvoirs publics que sa politique de transparence n'en pâtira pas» et que «les modalités de communication sur les transports des matières nucléaires notamment vont rester inchangées».

Interrogé par Libération, Didier Lallemand a sa version des faits. «On ne peut pas faire de la sécurité dans la transparence. Quand une banque sécurise sa salle des coffres, elle ne met pas les plans sur l'Internet !», s'insurge-t-il. Selon lui, c'est Anne Lauvergeon qui est venue le voir au ministère de l'Industrie, un jour de l'été 2001, pour lui demander un moyen d'afficher une transparence maximale en circonscrivant clairement la notion de «secret-défense». Les attentats du 11 septembre puis les actions répétées d'associations comme Greenpeace ou Sortir du nucléaire contre les convois de matières nucléaires l'ont ensuite convaincu de formuler cet arrêté. «Il y a des matières plus sensibles que d'autres qui peuvent être utilisées par des terroristes. Il est normal qu'elles tombent sous le coup du secret-défense !», affirme-t-il.

Complication. Les militants écologistes protestent. «On nous parle de risques terroristes. Mais nous récupérons nos infos sur les convois auprès de militants au bord de la route. N'importe qui peut se les procurer ! C'est bien cela qui nous inquiète... Tout est basé sur le secret, mais le secret n'élimine pas le danger !» Même les industriels du nucléaire le reconnaissent. «Cet arrêté est maladroit, il a cru bien faire en voulant redonner à chaque acteur des règles du jeu. En réalité, elles ne font que compliquer les choses.» Conscient du problème, Didier Lallemand est en train de préparer une circulaire explicative à destination des autorités territoriales, des industriels et de... Greenpeace.

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