Soupçons en chaîne

L'Express, le 13 novembre 2003
Par Richard de Vendeuil

Adresse originale : http://www.lexpress.fr/express/info/sciences/dossier/nucleaire/dossier.asp?i

[Mise en ligne le 19/11/2003]

De l'usine de la Hague au projet de réacteur EPR, l'industrie de l'atome et le dérangeant organisme d'expertise Wise se livrent une guerre sans merci.

Après la publication, la semaine dernière, du Livre blanc gouvernemental sur les énergies, pro et anti-réacteur EPR (réacteur européen à eau sous pression) s'apprêtent à en découdre sur le dossier du nucléaire. Que Nicole Fontaine, ministre de l'Industrie, affirme que «le débat est serein» et certains, aussitôt, s'inquiètent. «Il y a de la manip' dans l'air», observe Yves Marignac, directeur de Wise Paris, l'organisme qui, face à l'industrie nucléaire, s'est fait, depuis une dizaine d'années, une réputation de contradicteur, mais aussi de contributeur informé. Et de souligner aujourd'hui, comme d'autres, les calculs, «fondés sur des hypothèses hasardeuses», de la dernière étude sur l'EPR menée par la Direction générale énergie-matières premières du ministère de l'Industrie. «On nous ressort un argumentaire tout cuit sans validation contradictoire», renchérit Mycle Schneider, ancien patron de Wise, principale association antinucléaire spécialisée.

Ni Wise ni Schneider ne sont en odeur de sainteté dans l'industrie nucléaire. «Anne Lauvergeon [présidente d'Areva] déclare clairement avoir deux bêtes noires: Greenpeace et Wise», rappelle Marignac. Rien de surprenant après l'épisode du rapport sur les effets toxiques des usines de Sellafield (Grande-Bretagne) et de la Hague, confié à Wise par le Parlement européen et qui a été téléchargé plus de 10 000 fois sur Internet. «C'est comme demander une étude sur les droits des femmes aux taliban» déclarait, au Soir de Bruxelles, un porte-parole de la Cogema, filiale d'Areva. «On veut bien de notre expertise, mais, dès que nos conclusions dérangent, on cherche à casser notre image, fait valoir Wise. On jette la suspicion sur notre compétence, ce qui évite de discuter du fond. Comment, dans ces conditions, parler de débat pluraliste et transparent?»

Et, de fait, Wise dérange. Pour avoir, par exemple, extrait de son rapport des éléments relançant, après le 11 septembre 2001, les interrogations quant à la sûreté des installations de la Hague face à une attaque terroriste. Un brûlot suivi d'un contre-feu: un document, diffusé par la municipalité de Cherbourg, supposé remettre en question l'étude menée par Wise et qui se révéla un pseudo-rapport, signé d'un «Groupe de conseils scientifiques européens» inconnu du Parlement de Strasbourg. Plainte contre X pour faux et usage de faux de Wise contre plainte pour dénonciation calomnieuse du maire de Cherbourg: le dossier est, sur le plan judiciaire, toujours en l'état.

Une industrie «aux abois»

En présentant des conclusions remettant en question certaines hypothèses sur l'avenir du nucléaire, Wise ne peut que déplaire. Hier à nombre de députés européens (les plus hautes instances du Parlement auraient, dit-on, milité en vain pour l'abandon du rapport confié à Wise), et plus largement actuellement. En outre, le trouble-fête n'est plus seul à poser des questions qui dérangent. La très officielle «Etude économique prospective de la filière électrique nucléaire», confiée par le gouvernement en juillet 2000 à Charpin-Dessus-Pellat, contredit, par exemple, l'affirmation selon laquelle le retraitement diviserait par six la quantité de déchets des réacteurs, l'un des arguments chocs des militants de cette nouvelle filière. Le rapport est resté lettre morte.

«Plus que les vrais enjeux, calomnie et intox occupent souvent le devant de la scène», déclare Marignac, convaincu que les mauvais procès sont le signe d'une industrie nucléaire «aux abois». Dernière rumeur en date: le départ de la direction de Wise, en avril 2003, de Mycle Schneider serait, en réalité, une éviction due au manque de sérieux scientifique du fameux rapport à l'attention des eurodéputés. L'intéressé aurait, en somme, payé les pots cassés, et Wise avec lui. Ce que contestent formellement les deux parties.

Reste que cette ambiance de foire d'empoigne entretient l'image d'un groupe de militants boutefeux, loin de la rigueur et de l'expertise que Wise veut afficher pour mener son combat.

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