ElBaradei : «La prolifération conduit l'humanité à la catastrophe»

Le Figaro, le 5 décembre 2003
Propos recueillis à Vienne par Luc de Barochez

Adresse originale : http://www.lefigaro.fr/international/20031205.FIG0024.html

[Mise en ligne le 05/15/2003]

NUCLÉAIRE Le directeur général de l'AIEA lance un cri d'alarme et plaide pour un nouveau système de sécurité.

Il y a un demi-siècle, en décembre 1953, le président américain Dwight D. Eisenhower mettait en garde contre la prolifération nucléaire, qui pouvait conduire à une confrontation dévastatrice pour l'humanité. Devant les Nations unies, il proposait la création d'une Agence internationale de l'énergie atomique (AIEA), sous l'égide de l'ONU, pour contrôler la technologie de l'atome et promouvoir son utilisation pacifique. Aujourd'hui, huit pays possèdent l'arme nucléaire (Etats-Unis, Russie, France, Grande-Bretagne, Chine, Israël, Inde, Pakistan), peut-être neuf en incluant la Corée du Nord. En 1999, l'Inde et le Pakistan ont frôlé la guerre nucléaire. Au Proche-Orient, l'Iran, qui vient d'être blâmé par l'AIEA, ne semble plus qu'à quelques années de la bombe. L'Irak avait un programme nucléaire, que les inspecteurs de l'AIEA avaient démantelé avant l'intervention américaine de 2003. Et depuis les attentats du 11 septembre 2001, le risque que des groupes terroristes utilisent l'arme suprême est pris très au sérieux par les experts. Le monde doit-il s'habituer à vivre avec la menace permanente d'apocalypse nucléaire? Le directeur général de l'Agence internationale de l'énergie atomique (AIEA), Mohamed ElBaradei, fait le point pour Le Figaro sur les risques de prolifération et expose ses propositions pour renforcer le contrôle international de l'atome.

LE FIGARO. Pouvez-vous garantir que l'Iran a renoncé à toute tentative de fabriquer la bombe atomique ?
Mohamed ELBARADEI. Les Iraniens nous disent que les informations qu'ils viennent de nous transmettre sur leur programme nucléaire sont exactes et complètes. Ils se sont engagés, d'autre part, à accepter un renforcement des inspections internationales et à suspendre toutes leurs activités d'enrichissement de l'uranium. Tout cela est positif. Mais il faut rester prudent, vu leur passé de dissimulation. Il nous faudra du temps, peut-être un an environ, avant que nous puissions conclure définitivement.

Connaissez-vous les pays et sociétés qui ont aidé l'Iran? Le Pakistan en fait-il partie ?
Nous les avons identifiés. Beaucoup de pays ont été impliqués, en Europe comme en Asie. Je ne veux pas en citer un en particulier. Nous avons commencé à les contacter. J'espère que nous obtiendrons leur entière coopération.

Sous la pression des Européens, la communauté internationale n'a-t-elle pas choisi la voie facile en renonçant à sanctionner l'Iran ?
Les Européens ont pris la voie correcte, à ce stade. Ils ont donné une dernière chance à l'Iran avant d'en venir aux mesures coercitives. Ils ont pris en considération la volonté de l'Iran de devenir pleinement coopératif. Ils ont ouvert la porte au commerce et au transfert de technologie pacifique. C'est une approche équilibrée, qui use à la fois de la carotte et du bâton. J'ose espérer que les Iraniens comprendront que c'est vraiment la dernière chance qui leur est offerte. D'autre part, il faut remarquer que le Conseil de sécurité de l'ONU n'est pas toujours la panacée. En février, nous lui avons transmis le dossier nord-coréen. Il n'a toujours pas été capable de s'entendre, ne serait-ce que sur une déclaration.

La communauté internationale a-t-elle échoué en Corée du Nord ?
La Corée du Nord est l'exemple parfait de ce qu'il ne faut pas faire en matière de non-prolifération. L'option diplomatique est maintenant très restreinte. La solution militaire, elle est impensable, en raison du recours possible au nucléaire. Des sanctions économiques seraient inefficaces contre un pays qui n'a rien à perdre. La communauté internationale doit en tirer les leçons. Il ne faut pas laisser un pays développer une capacité nucléaire grâce à laquelle il puisse ensuite exercer un chantage. Ce n'est que lorsque la Corée du Nord renouera avec ses engagements de non-prolifération que nous pourrons discuter de ses préoccupations, qui sont d'ailleurs légitimes. Elle a besoin d'assurances de sécurité et je suis heureux que les Etats-Unis aient accepté de se pencher sur cette question.

Certains experts disent qu'une solution pacifique est impossible en Corée du Nord car le régime considère l'arme nucléaire comme essentielle à sa survie.
Si la Corée du Nord ne se sentait pas menacée par ceux qui sont tentés d'imposer un changement de régime, elle pourrait s'apercevoir qu'en échange d'un renoncement à l'arme nucléaire elle pourrait obtenir de l'aide pour surmonter sa crise économique. Qu'est-ce qui est vraiment essentiel pour les dirigeants nord-coréens? L'arme nucléaire ou les garanties de sécurité et l'assistance économique? Si on raisonne rationnellement, on peut imaginer que la seconde branche de l'alternative est préférable. Nous devons au moins essayer de la promouvoir.

Des médias américains se sont fait l'écho de tentatives d'acquisition de l'arme nucléaire de la part de l'Arabie saoudite ou de la Syrie. Avez-vous des indications en ce sens ?
Non. Nous sommes une agence de vérification. Si des pays détiennent des informations, il est de leur devoir de nous les communiquer. Mais, d'une manière générale, le Moyen-Orient est la région du monde où les craintes de prolifération sont les plus vives. Israël a l'arme nucléaire. Il ne s'agit pas seulement de faire la paix entre Israéliens et Palestiniens, il faut aussi mettre en place une structure de sécurité régionale. Pour cela, il faut débarrasser le Moyen-Orient des armes de destruction massive.

Comment enrayer la prolifération nucléaire, qui ne cesse de progresser ?
Nous devons renverser la vapeur. Il y a cinquante ans, il n'y avait que deux puissances nucléaires, les Etats-Unis et la Russie. Aujourd'hui, nous en avons au moins huit, avec un point d'interrogation pour un neuvième, la Corée du Nord. Il n'y a pas de quoi être optimiste. Nous pouvons nous retrouver un jour avec plusieurs dizaines de pays nucléaires. Ce serait une catastrophe absolue, qui conduirait à l'autodestruction de l'humanité. Lorsque le traité de non-prolifération a été conclu en 1970, tous les pays, y compris les cinq puissances nucléaires officielles, se sont engagés à éliminer toutes leurs armes atomiques. Aujourd'hui, il y a toujours 30000 ogives nucléaires. Les cinq, notamment les Etats-Unis et la Russie, doivent envoyer un message fort pour dire que l'arme nucléaire n'est utile ni pour la dissuasion ni pour le combat. Malheureusement, le message qui émane des Etats-Unis est contre-productif. Lorsqu'on voit le Congrès débloquer des millions de dollars pour la recherche sur les minibombes nucléaires, on comprend que, loin de viser le désarmement nucléaire, les Etats-Unis cherchent à améliorer leur arsenal. Il nous faut bâtir un nouveau système de sécurité qui ne repose ni sur la dissuasion ni sur le «parapluie» nucléaire.

Mais comment pourra-t-on dissuader les menaces potentielles futures, venant de Chine par exemple ?
A long terme, la dissuasion ne fait que rendre notre monde plus dangereux. Il faut réfléchir à des alternatives.

Souhaitez-vous un désarmement nucléaire total ?
J'imagine que, pour un temps donné, les cinq puissances officielles pourraient conserver un arsenal restreint, pour protéger la communauté internationale d'un pays qui briserait le système mondial. Mais, au bout du compte, je voudrais voir les armes de destruction massive devenir un tabou absolu, comme le génocide ou l'esclavage.

Faut-il pour cela placer l'enrichissement de l'uranium et le retraitement sous contrôle international ?
Nous devons étudier la question. L'accès au matériel fissile est la clé de l'arme nucléaire. Pour étendre la marge de sécurité, il ne faut pas laisser le plutonium et l'uranium enrichi sous le contrôle national. Il faudrait les faire passer sous contrôle multinational. Y compris chez les cinq puissances officielles. L'approche doit être universelle.

Préconisez-vous un nouveau traité international ?
C'est tout notre système de sécurité qui doit être repensé. La tâche est immense et je n'ai pas de recette miracle. Mais il faut s'y atteler, car ce que nous avons actuellement ne va pas nous fournir la sécurité, que ce soit le bouclier antimissile, les minibombes ou la dissuasion. Au bout du compte, il faut bien se rendre compte que d'autres pays vont développer les mêmes armes, pour leur propre sécurité. Il faut y ajouter le risque d'accident, de mauvais calcul, d'un régime fou, ou d'armes tombant entre les mains de terroristes... Tout ce que je sais, c'est que le nouveau système doit être collectif, car on n'arrivera à rien par des mesures unilatérales. Nous devons être inventifs et innovants. Si nous restons les bras croisés, nous sommes perdus.

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