Quatrième trimestre 2000


Jinzaburo Takagi - Le scientifique citoyen est parti

(Version légèrement modifiée d'un article publié en japonais par le magazine mensuel Sekai en novembre 2000, traduit de l'anglais par WISE-Paris)

Mycle Schneider
Directeur de WISE-Paris
Rédacteur en Chef d’Investigation Plutonium

[Mise en ligne le 07/11/2000]

Jinzaburo Takagi est décédé le 8 octobre 2000 à Tokyo. Takagi-san était co-fondateur du CNIC (Citizens’ Nuclear Information Center) qu’il a dirigé jusqu’en 1998, date à laquelle on lui a découvert un cancer. Le CNIC est une référence essentielle pour l’information indépendante dans le domaine du nucléaire au Japon avec lequelle WISE-Paris coopère depuis plus de 15 ans. Takagi-san et Mycle Schneider, directeur de WISE-Paris, ont étroitement collaboré pendant de longues années sur de nombreux sujets, et se sont liés d’une amitié profonde. Ils ont dirigé ensemble le projet IMA (International MOX Assessment - Evaluation Internationale du MOX) et ont reçu conjointement en 1997, le Right Livelihood Award pour leurs activités concernant le plutonium.

Nous proposons ci-dessous la traduction d’un article publié en novembre 2000 dans le mensuel japonais Sekai.

" Même à cet ultime moment, j’ai des choses à écrire et à laisser aux jeunes générations, et je tenterai de le faire encore pendant un certain temps, tant que ma santé me le permettra ". Trois semaines après avoir griffonné au crayon la dernière lettre qu’il m’adressait, Jinzaburo Takagi nous quittait. Jamais je n’oublierai cette main, maigre et fatiguée m’adressant lentement un dernier, l’ultime, au revoir, quelques heures avant que le cancer ne coupe sa ligne de vie. Il savait, je savais.

Le Japon a perdu un auteur prolifique et un enseignant talentueux, un superbe scientifique et un âpre critique de l’establishment nucléaire. La démocratie devra se passer de ce visionnaire infatigable, plein de questions cinglantes et des réponses très personnelles qu’il y apportait. Les enfants attendront en vain de nouveaux livres. Les militants, journalistes et politiques devront se passer de ses analyses pertinentes et de ses commentaires avisés. Au-delà de la perte d’un collègue et d’un conseiller irremplaçable, je pleure mon ami.

Nous nous sommes rencontrés pour la première fois à Vienne, en Autriche, en septembre 1986. L’Agence Internationale de l’Energie Atomique (AIEA) avait organisé cinq mois après l’accident de Tchernobyl, une grande conférence sur les causes et les conséquences de cette catastrophe. Nous avions surnommé cet évènement la " conférence du blanchiment " et nous partagions le même sentiment de révolte face à une déclaration incroyable - et oh ! combien révélatrice !- de Morris Rosen, alors à la tête du Département de la sûreté nucléaire de l’AIEA : " Même s’il y avait un accident de ce type tous les ans (...) je considérerais le nucléaire comme une source d’énergie intéressante ". Takagi-san et moi étions membres d’un groupe de travail international chargé, à la demande de Greenpeace International, de faire un examen indépendant de l’état de sûreté nucléaire dans le monde. Le résultat - un impressionnant rapport de 600 pages - était présenté à la presse à Vienne en marge de la conférence de l’AIEA, et avait fait l’objet d’une couverture médiatique importante. Takagi-san avait été profondément choqué par l’accident de Tchernobyl et a continué à suivre les conséquences sociales et sanitaires de cette tragédie.

A partir de cette date, nous nous sommes rencontrés à de nombreuses occasions un peu partout dans le monde. Notre collaboration a pris une dimension nouvelle, après que Takagi-san m’ait invité à Omiya, à la Conférence Internationale sur le Plutonium, en 1991. C’était mon premier voyage au Japon. (Alors qu’à mon arrivée, on me conduisait directement de l’aéroport à une conférence de presse - sans s’occuper de la fatigue ou du décalage horaire - j’ai tout de suite compris que la gestion du temps était différente au Japon...) La conférence d’Omiya a marqué un tournant dans la discussion sur la séparation et l’utilisation du plutonium. Pour la première fois au Japon, on discutait ouvertement de tout l’éventail des implications de l’industrie du plutonium, de façon compétente et indépendante. Après cette conférence, nous nous sommes retrouvés à des endroits comme Krasnoyarsk, en Sibérie, à l’occasion d’une conférence sur les options de gestion de la fin de la chaîne du combustible, co-organisée par les autorités locales, l’industrie nucléaire et diverses ONG, à Darmstadt (Allemagne), Amsterdam (Pays-Bas), Paris, Kyoto et Tokyo, pour travailler sur le projet IMA (International MOX Assessment), à Londres (GB) pour parler encore du plutonium, à Cologne (Allemagne) où je l’ai interviewé pour la télévision allemande sur l’accident de Monju, et nous avons voyagé ensemble plusieurs fois au Japon dans le cadre de tournées de conférences.

Takagi-san était un enseignant hors pair. Quand on ne comprend pas la langue, l’attention se porte plus facilement sur l’observation des gens. Avec mes connaissances inexistantes du Japonais, cette possibilité d’observer m’a été maintes fois offerte au cours de conférences, rencontres officielles ou " off ", conférences de presse avec Takagi-san. Son audience était fascinée par son discours. Il n’était pas comédien, sa façon de parler était tout simplement intense, souvent lente et douce, parfois affirmative et forte, mais toujours convaincue et donc convaincante. Après une question, il y avait souvent un silence. Ce n’était pas la recherche d’un effet, il marquait tout simplement un temps de réflexion avant de répondre.

Jinzaburo Takagi a été élevé dans une famille où la science était devenue un objectif commun. Son frère Kojiro, de deux ans son aîné, professeur de Physique à l’Université de Toyama, un homme doté d’un profond sens de l’humour et du large sourire qui va de pair, raconte que sa génération croyait en la science en tant qu’outil fondamental de la reconstruction d’un Japon nouveau sur les cendres laissées par la seconde guerre mondiale. L’aîné de ses frères, Ryuro est directeur d’une clinique psychiatrique à Kyoto, et a beaucoup soutenu son frère, de neuf ans son cadet. Sa sœur aînée est médecin. Seule sa charmante sœur cadette Hide Miyagawa a résisté à l’appel de la science et travaille dans les services administratifs d’une école de musique.

En 1962, Takagi-san achetait d’occasion le livre de Glenn Seaborg de 1958 " Les éléments transuraniens ". Seaborg avait synthétisé du plutonium pour la première fois en 1941, et son livre devait profondément influencer le jeune Takagi. Seaborg écrivait : " L'histoire du plutonium est une des plus dramatiques de l'histoire des sciences. C'est au cours de la dernière guerre qu'il a été découvert et qu'ont été développés ses moyens de production, dans des circonstances qui rendent cette histoire fascinante et intrigante. C'est, bien sûr, une histoire qui se poursuit, et des chapitres supplémentaires viendront par la suite s'y ajouter . " A cette époque, Takagi-san commençait tout juste à travailler dans un laboratoire de l’industrie nucléaire - un secteur technologique et de recherche jeune et dynamique qui représentait l’avenir du Japon - avec une certitude: " J’avais fermement décidé d’ajouter un chapitre à l’histoire du plutonium. J’avais 23 ans à l’époque. " C’est le lien intrinsèque entre les applications civiles et militaires et la fascination que développaient les scientifiques pour ces deux aspects qui commencèrent à le faire tiquer. Il était choqué de voir qu’un scientifique aussi remarquable que Glenn T. Seaborg ne lui évoquait que " des idées brillantes et ingénieuses " pour fabriquer l’arme nucléaire.

Les treize années qui suivirent, passées essentiellement dans l’industrie nucléaire et à la Tokyo Metropolitan University, lui permirent non seulement de parfaire son éducation en tant que chimiste nucléaire mais aussi de confirmer son impression du manque d’indépendance et de responsabilité sociale dans le secteur de la science et de la technologie. Alors qu’il travaillait sur la sûreté nucléaire, il s’interrogeait sur le " peu de choses que nous autres, les chimistes nucléaires, connaissions sur le comportement des substances radioactives. " Ceci n’est pas un problème tant que " l’on sait ce que l’on ne sait pas " et que l’incertitude est correctement prise en compte dans le cadre de l'évaluation et de la gestion du risque. Puis Takagi-san commença à réaliser que ses collègues, scientifiques et ingénieurs, balayaient tout simplement et sans fondement, les interrogations de plus en plus pressantes des citoyens. C’est ce qui a déclenché le " tournant " de sa vie.

Son séjour en Allemagne, en tant que chercheur invité à l’Institut de Physique Nucléaire d’Heidelberg en 1972-73, a enrichi son bagage scientifique et ses connaissances culturelles et linguistiques. La guerre du Vietnam occupait alors une place importante dans le débat politique, et Takagi-san devint un farouche opposant à la guerre.

Quand il revint d’Allemagne, Takagi-san traversa une période où il lui fallut affronter des décisions personnelles et professionnelles, difficiles, parfois douloureuses, mais décisives. Il quitta alors la sécurité d’un poste d’assistant de chimie nucléaire à la Tokyo Metropolitan University - et une carrière assurée - pour fonder le Citizens’ Nuclear Information Center, qui au fil des ans est devenu la référence en terme d’information critique indépendante sur le nucléaire au Japon - pas seulement pour les journalistes, les scientifiques, les politiques et les citoyens intéressés au Japon, mais dans le monde entier - ce qui était révolutionnaire il y a 25 ans. La tentative de former une capacité d’analyse de haut niveau en dehors de l’industrie, de l’élite des institutions scientifiques et du gouvernement, était considérée par beaucoup comme impossible, et par d’autres comme une trahison. La compagne de Takagi-san, Kuniko Takagi-Nakada (" Hari-san ") devint le pilier central du soutien moral et intellectuel de ses initiatives et est demeurée une source d’inspiration essentielle jusqu’au bout.

Le moteur des activités " workaholiques " de Takagi-san (publications, voyages, conférences, enseignement, conseil) étaient une quête insatiable de justice et de vérité. Le processus de prise de décisions sur le nucléaire - comme dans d’autres domaines - au Japon, continuait à le choquer, et il était convaincu que son rôle de " Scientifique Citoyen " (Citizen Scientist), un terme inventé par Frank von Hippel, directeur du Center for Energy and Environment à l’Université de Princeton, devait permettre d’accroître le niveau de démocratie. Son but était le renforcement de la compréhension des conséquences des décisions et le changement progressif des règles du jeu. Les bases de la crédibilité sont la compétence et l’indépendance. La garantie sur le long terme d’un changement en profondeur et durable de la société ne peut s’appuyer que sur une intégrité absolue et la responsabilité publique. C’est ce que représentait Jinzaburo Takagi. C’est pourquoi sa disparition affecte si profondément autant de monde.

En 1995, John Gofman, professeur émérite de biologie cellulaire et moléculaire de l’Université de Californie à Berkeley, nous nominait conjointement, Takagi-san et moi-même, pour le Right Livelihood Award. John Gofman est aussi médecin, il a un PhD en chimie nucléaire, est co-détenteur de brevets sur deux procédés de séparation du plutonium des combustibles irradiés, et détient également avec Glenn Seaborg un brevet sur la capacité de fissionner de l’uranium-233. La publication de la Fondation de recherche environnementale (Environmental Research Foundation), Rachel’s Health and Environment Weekly considère Gofman comme " un des plus grands enseignants du 20ième siècle. " Nous étions extrêmement émus d’être présentés par cet homme éminent et exceptionnel pour ce prix, communément appelé le Prix Nobel Alternatif (qu’il avait lui-même reçu en 1992). Cette nomination fut reconduite deux fois avant que le jury ne nous décerne le prix en 1997, pour récompenser " une collaboration unique dans la lutte pour libérer l’humanité de la menace que représentent la production, le transport, l’utilisation et la gestion du plutonium " et honorer " la rigueur scientifique de [nos] recherches et l’efficacité de la diffusion de leurs résultats, qui ont servi à alerter l’opinion mondiale sur les dangers inégalés que représente le plutonium pour l’humanité et ont permis à de nombreuses personnes de résister à la désinformation et au secret par lesquels l’industrie du plutonium impose ces dangers aux populations. "

Nous étions enthousiasmés par ce prix, qui était pour nous la plus prestigieuse reconnaissance de notre travail.

L’analyse technique n’est que le premier pas de l’approche nécessaire pour maîtriser un problème donné. Le développement de stratégies permettant la mise en œuvre des politiques reste le cœur de l’évolution vers le changement social. Nous avons passé des heures à discuter des barrières politiques et institutionnelles, en France et au Japon. Dans le discours qu’il prononça lors de la remise du prix, Takagi-san déclarait : " Rien ne semble à l’heure actuelle pouvoir justifier raisonnablement la poursuite d’un quelconque programme plutonium civil. Un des éléments clés qui permet au programme de survivre est avant tout l’énorme inertie bureaucratique. On comprend donc pourquoi les deux pays ayant un système bureaucratique centralisé, c’est-à-dire la France et le Japon, vont devenir les géants du plutonium. " Une autre entrave au changement est le système, extrêmement rigide, de formation des élites et la croyance, quasi religieuse, que les technocrates du sommet " ne se trompent jamais ". En fait, ils ont commis de telles erreurs par le passé, en particulier dans le domaine énergétique, que ces deux pays se sont retrouvés entraînés dans le dangereux chemin à sens unique du nucléaire. La saga du plutonium n’est que la partie émergée de l’iceberg. Des trillions de yen ont été et continueront à être dépensés pour un programme de l’industrie du plutonium qui n’a pas engendré le moindre bénéfice social. Les résultats de l’étude ’Evaluation des impacts sociaux de l’utilisation de combustible au plutonium (MOX)’ , que nous avons dirigé pendant deux ans, Takagi-san et moi-même, n’ont jamais été réfutés par l’industrie du plutonium. Pourquoi l’industrie devrait-elle le faire ? Aucun processus de prise de décision politique ne force l’industrie à se justifier publiquement. Les enquêtes publiques organisées avant les autorisations dans le secteur nucléaire ne sont qu’une mascarade, en France comme au Japon, et une honte pour une soi-disant démocratie. Et pourtant, la mécanique autocratique continue à rouler, au-delà de tout contrôle politique ou publique. Au Japon, il semble qu’il y ait une réminiscence malsaine de la tradition des Samouraï : aller de l’avant, et en cas d’erreur, on peut toujours se faire hara-kiri. La récente crise du secteur bancaire semble relever de cette mentalité : aucune mesure d’ajustement jusqu’à la faillite. Mais l’industrie du plutonium a été hors de dans ce domaine. Ses responsables se sont trompés sur les prévisions de consommation d’énergie, sur l’évolution des prix de l’uranium, sur les estimations de coûts, sur les délais de construction des installations, sur les schémas d’élimination des combustibles irradiés, etc. Mais cela n’a strictement aucune importance. On continue. Et on continuera, à Rokkasho-Mura ou ailleurs, tant qu’un processus de prise de décision réellement démocratique n’obligera pas le lobby à rendre compte publiquement de ses actes et des analyses sous-jacentes.

Une semaine après le départ de Takagi-san, les électriciens nucléaires japonais annonçaient leur intention de signer des contrats supplémentaires de retraitement - en fait de production de plutonium - à l’étranger avec la compagnie française COGEMA. Le risque lié à l’exploitation de l’usine et la pollution - l’usine de plutonium de La Hague rejette en moyenne environ 20.000 fois plus de radioactivité qu’un réacteur nucléaire français - restent en France. L’exportation du risque et le stockage illégal de déchets japonais en France se poursuivront.

Mais pour combien de temps encore? L’espoir de Takagi-san se portait toujours vers la jeune génération, et les suivantes. Il a consciencieusement consacré une part importante de ses efforts à l’éducation populaire, que ce soit par des conférences ou par ses publications. Takagi-san a publié 58 livres et était co-auteur de 46 autres. Deux ouvrages supplémentaires ne sont pas encore parus, dont l’un est sa première nouvelle. Plusieurs ont été traduits dans différentes langues, dont certains de ses livres pour enfants (que mes enfants apprécient beaucoup en français). La diversité de ses écrits - romans, rapports techniques, biographies ou livres pour enfants - illustrent bien sa vaste culture. Cela lui facilitait également la tache lorsqu’il naviguait dans les réseaux internationaux non officiels de scientifiques et de citoyens préoccupés. Ceci l’a aidé à parfaire sa science et à rendre ses efforts politiques plus efficaces.

Takagi-san avait décidé d’utiliser l’argent du Right Livelihood Award pour monter une école indépendante destinée à former les scientifiques de façon non-académique à l’analyse systémique et à la responsabilité publique. Dans ses dernières volontés, il a confirmé ce choix, en souhaitant la création d’un fonds qui servira à soutenir les jeunes étudiants. Le véritable défi sera d’enseigner aux enseignants ce que voulait dire Jinzaburo Takagi. Parce qu’il n’est plus là pour guider, ou pour répondre rapidement par un coup de fil ou par e-mail. Il me manque déjà, cruellement.

Au revoir, mon ami.

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