Premier trimestre 2002


Grave défaut de confinement sur un colis de sources radioactives : de nombreuses questions en suspens

 WISE-Paris, le 29 janvier 2002

[Mise en ligne le 04/02/2002]

Le 2 janvier 2002, une importante “ fuite ” de radioactivité était découverte aux États-Unis sur un colis de billes d’iridium-192 en provenance de Suède. Le colis, expédié le 27 décembre 2001, a transité par plusieurs sites en Suède, par l’aéroport de Roissy-Charles-de-Gaulle en France, et par plusieurs États américains. Il dégageait à son arrivée un faisceau irradiant représentant un rayonnement plus d’un millier de fois supérieur à celui mesuré au départ.

Les conséquences sanitaires de cet incident grave ont pu être très sérieuses : il n'est pas exclu que des individus aient pu être exposés à des doses dépassant largement la limite annuelle d'exposition pour le public avoisinant une installation nucléaire, fixée à 1 mSv. Pourtant, un mois après le transport, aucune évaluation complète des conséquences potentielles n’a été présentée. Les éléments rapportés par les autorités compétentes dans les trois pays concernés n’ont pas permis de cerner clairement les circonstances qui ont amené ce colis à fuir, ni d’établir à quel moment cette “ fuite ” a débuté, et donc de préciser les circonstances éventuelles d’exposition de travailleurs ou de membres du public. Au contraire, les premières investigations font apparaître des lacunes inquiétantes dans les dispositifs de contrôle et d’information associés à ce type d’incident.

Le colis avait été expédié le 27 décembre 2001 de Suède par la société Studsvik Nuclear AB à la société américaine Source Production and Equipment Company (SPEC) et n’aurait pas présenté “ d’irrégularités ” à son départ(1). Il a été transporté par route à un terminal à Norrköping, où il a été pris en charge par un deuxième véhicule. Stocké pendant deux jours à l’aéroport d’Arlanda près de Stockholm, il a été chargé dans un avion à destination de Paris d’où il devait repartir pour Memphis, Etats-Unis, à bord d'un autre avion. Le transport aérien depuis la Suède, via l'aéroport de Roissy, jusqu'à Memphis, puis par route jusqu' à New Orleans, a été confié à la société Federal Express (FedEx).

Arrivé à l’aéroport de Roissy Charles de Gaulle vers “ 17 heures ”, le 29 décembre 2001, le colis a été déchargé et serait resté en “ zone d'entreposage environ 5 heures ”, avant d’être rechargé à nouveau(2). FedEx déclare avoir entrepris “ des mesures lorsque le colis a été chargé, entre la cabine de pilotage et le colis, et dans la cabine ” mais aucun niveau élevé de radioactivité n’aurait été détecté(3). Il est à noter cependant que les employés responsables du déchargement et du chargement ne sont pas équipés de dosimètres(4). Les pilotes par contre disposaient de films dosimétriques, dont le développement n’aurait pas révélé de doses anormales, selon la société FedEx(5). Aucun incident de manutention n'a été rapporté.

Après son arrivé à l'aéroport de Memphis, le colis a été transporté par camion jusqu'à New Orleans où, le 2 janvier 2002, SPEC, destinataire du colis, a envoyé un employé afin de le récupérer. Lors d’un contrôle, l’employé a remarqué que son instrument de mesure était “ bloqué ”(6). Pensant à une panne d’instrument, il a tout de même emporté le colis sans autre vérification. Une fois chez SPEC, une fuite de rayonnement, sans déversement de matière, a été “ localisée au niveau de la face supérieure du colis: un débit de dose de 10 millisieverts par heure (mSv/h) a été mesuré à 6m50 de l’une des faces du colis ”(7).

Selon l’IPSN (Institut de protection et de sûreté nucléaire), “ le règlement de transport autorise un débit de dose maximal pour ce type de colis de 2 mSv/h au contact du colis et 0,1 mSv/h à 1 mètre ”. A première vue, il n'y aurait pas de signes extérieurs sur le colis qui indiqueraient une mauvaise manipulation(8) et rien ne permet d’exclure qu'il s'agit “ de mauvais conditionnement ” ni d'écarter d’ailleurs “ un incident de manutention ”(9).

Le colis de type B, agréé par les autorités britanniques et américaines, “ contenait 1.000 billes d'iridium-192 d'une activité totale de 366 térabecquererels (1 TBq = 1012 Bq), destinées à un usage industriel de type radiographie. Les billes étaient conditionnées dans 3 tubes introduits dans des capsules en tungstène (épaisseur 10 mm) à bouchon vissé, elles-mêmes placées dans un pot cylindrique en uranium appauvri (épaisseur 63 mm) en guise de protection radiologique ”(10). L'ensemble était placé dans un fût d'acier, ayant la forme d’un baril de 0,43 m sur 0,54 m.(11)

Les étiquettes sur le fût indiquent que celles-ci ont été apposées alors qu’il était debout. Le colis a pourtant été transporté couché tout au long du trajet, “ arrimé sur une palette en bois par deux cerclages ”(12) le transformant en un canon crachant littéralement un faisceau de rayonnements.

Les autorités de sûreté suédoises ont classé cet incident au niveau 3 de l’échelle INES (International Nuclear Event Scale, graduée de 0 à 7), ajoutant que ceci implique que “ des effets sérieux de radiation sur la santé ne peuvent pas être écartés. ”

Plus de 300.000 colis radioactifs sont transportés chaque année en France par route, fer, air ou mer(13). Le trafic annuel par air a été estimé par l’IPSN en 1997 à 2 millions d’avions kilomètres. En d’autres termes, l'équivalent de 1.000 avions transportant de tels colis sur des vols de 2.000 km sillonnent ou traversent annuellement le territoire français(14).

En fonction de leur contenu, ces colis peuvent présenter des risques de contamination, d’irradiation, ou des risques chimiques y compris pour des travailleurs hors du secteur nucléaire. Bien que soigneusement étudiées, la résistance des colis et leur capacité de confinement, donc de prévention du risque radiologique, peuvent être altérées par des phénomènes liés au comportement thermique des colis, par l’interaction chimique entre constituants, voire par une manipulation brutale ou une défaillance des structures internes du colis.

Cet incident révèle aussi un dysfonctionnement dans l’échange d’informations entre les différentes autorités de sûreté, qui aurait pu s’avérer handicapant dans le cas d’une mise en œuvre de procédures plus lourdes prévues pour répondre à des situations plus graves. L’échange d’information entre les autorités de sûreté des Etats-Unis, de France et de Suède, a pris des cheminements pour le moins étranges. A titre d’exemple, un courrier électronique a été envoyé à l’Autorité de sûreté française, DSIN, par son homologue en Suède le vendredi 4 janvier 2002 au soir, soit deux jours après la découverte de l’incident. En l’absence de “ contact direct ”(15), le mail n’aurait été découvert que le lundi de la semaine suivante, le 7 janvier 2002. Ainsi, a-t-on invoqué “ le décalage horaire ”(16) pour expliquer le retard dans la prise de connaissance de l’information et donc du début des investigations, du moins en France, sur un colis qui aurait pu causer des problèmes de santé “ aigus ” pour ceux qui l’ont manipulé(17). Malgré l’obligation théorique de notification et l’importance d’une réaction rapide en cas d’incident ou d’accident, aucun système efficace de veille permanente ne semble mis en place pour faire face à de telles situations.

Ensuite, il est clair que les contrôles effectués par le transporteur sur le colis sont loin de garantir une absence totale de fuite avant son arrivée aux Etats-Unis. Selon la SSI, les autorités françaises auraient affirmé que des contrôles avaient été effectués dans l’avion mais non pas sur les colis individuellement. La SSI n’exclut pas de fait qu’une radiation excessive ait été émise malgré les niveaux de radiation normaux enregistrés(18). Pour l’heure, selon l’Autorité de sûreté nucléaire française, dans son communiqué du 9 janvier 2002, seul “ le conducteur de la société SPEC aurait lui reçu une dose de 3,4 millisieverts(19) lors du transport routier du colis entre l'aéroport et le lieu de destination ”(20). Dans l’hypothèse d’une fuite de rayonnements qui aurait débuté depuis le départ du colis, les travailleurs de FedEx et d'autres personnes ont pu être exposés à des doses largement supérieures à la limite autorisée pour le public qui est de 1 mSv. En effet, la dose reçue par un manutentionnaire qui se serait tenu à 3 mètres du colis dans l’axe du faisceau, pendant une période de 2 minutes seulement, aurait atteint 1,33 mSv. Selon l’OPRI(21), des estimations de la dose reçue par le travailleur ayant transporté le colis sur le chariot élévateur révèlent qu’elle est “ largement en dessous du millisievert ”. Toutefois, ces estimations ne prennent pas en compte un organe spécifique mais le corps tout entier.

Des examens sanguins ont été effectués le 8 janvier 2002 sur 15 employés de FedEx qui ont été en contact avec le colis, mais les analyses n’auraient rien révélé d’anormal jusqu’à présent.(22) Toutefois, de tels examens médicaux, pratiqués immédiatement après un incident comme celui-là, ne permettent d’identifier que les cas d’irradiation sévère. Lorsqu’ils ne mettent pas “ en évidence d’altérations chromosomiques ” qui correspondraient à de tels cas, ils ne sont en fait d’“ aucune fiabilité ”(23) car ils ne mesurent pas les manifestations différées sur la santé.


Notes :

  1. SSI, communiqué de presse, www.ssi.se, 10 janvier 2002
  2. DSIN, interview téléphonique 10 janvier 2002
  3. IDEM
  4. OPRI, Office de protection contre les rayonnements ionisants, interview téléphonique, 9 janvier 2002
  5. DSIN, communiqué de presse, www.asn.gouv.fr, 9 janvier 2002.
  6. Nuclear Regulatory Commission, NRC, Preliminary notification, 3 janvier 2002
  7. IPSN Communiqué de presse , www.ipsn.fr, 10 janvier 2002
  8. DSIN, interview téléphonique 10 janvier 2002
  9. OPRI, Office de protection contre les rayonnements ionisants, interview téléphonique, 9 janvier 2002
  10. IPSN Communiqué de presse , www.ipsn.fr, 10 janvier 2002
  11. SSI, communiqué de presse, www.ssi.se, 10 janvier 2002
  12. IPSN, communiqué de presse, www.ipsn.fr, 10 janvier 2002
  13. Les conditions de transport des matières radioactives, 13 octobre 1999, COGEMA
  14. IPSN, le Transport des Matières Radioactives en France, les Incidents et Accidents, 7 janvier 1998
  15. SSI, interview téléphonique 14 janvier 2002
  16. DSIN, interview téléphonique 10 janvier 2002
  17. SSI, interview téléphonique 14 janvier 2002
  18. SSI, communiqué de presse, 10 janvier 2002
  19. La dose maximale admise pour un travailleur de l'industrie nucléaire est de 20 millisieverts par an
  20. DSIN, communiqué de presse www.asn.gouv.fr, 9 janvier 2002
  21. OPRI, interview téléphonique, 29 janvier 2002
  22. SSI, communiqué de presse, 10 janvier 2002
  23. OPRI, interview téléphonique, 29 janvier 2002

Retour au sommaire