Troisième trimestre 2002


Nouvel incident de transport de matières radioactives à Roissy-Charles-de-Gaulle :
Un colis éventré sème à tous vents de l'iode-131

WISE-Paris, le 29 août 2002

[Mise en ligne le 29/08/2002]

Le samedi 17 août 2002, un colis contenant de l'iode 131, utilisé pour les irradiations médicales, est tombé d'un camion sur une route de service interne à l'aéroport Roissy-Charles-de-Gaulle. Ecrasé selon toute vraisemblance par un ou plusieurs autres véhicules qui empruntaient le même trajet, le colis a été trouvé par les gendarmes et les pompiers de l'aéroport, " éventré ", avec de la matière radioactive dispersée sur la route.

Selon les informations fournies quatre jours après l'incident par la Direction générale de la sûreté nucléaire et de la radioprotection (DGSNR), le colis avait été expédié par CIS-Bio International à destination de la Croatie et contenait 5 GBq d'iode 131, " sous forme de poudre dans une gélule. L'emballage était constitué d'un flacon de verre placé dans un pot en plomb protégeant des rayonnements, lui-même placé dans une boîte métallique dont le couvercle est serti ", qui à son tour était " conditionnée dans un carton " avec " un calage en carton et en polystyrène " (1). Arrivé à l'aéroport de Roissy, il a été pris en charge par la société France Handling. La manutention et l'arrimage du colis par France Handling seraient a priori à l'origine de l'incident. Selon les premières conclusions de la DGSNR, " le colis ayant chuté était mal calé et mal arrimé dans (son) conteneur ".

Les autorités de sûreté n'ont pas précisé l'heure à laquelle le colis est tombé du camion, ni celle à laquelle il a pu être écrasé. Les gendarmes, arrivés les premiers sur place " à 10h00 ", ainsi que les pompiers de l'aéroport, ont vraisemblablement déplacé à la main le colis " sur le bas côté de la voie ", selon le compte-rendu de l'Institut de radioprotection et de sûreté nucléaire (IRSN) (2). Ensuite la Cellule mobile d'intervention radiologique (CMIR) de la Brigade des Sapeurs pompiers de Paris, ainsi que des représentants du Service de protection contre les rayonnements (SPR) du Centre d'études nucléaires de Saclay du CEA, et de la société CIS-Bio " sont intervenus pour évacuer les débris du colis et établir l'étendue de la contamination ". Les principales taches de contamination sur la chaussée ont alors été fixées à la peinture et recouvertes d'une bâche.

Les gendarmes et les pompiers ont, toujours selon l'IRSN, " rapidement (…) établi un périmètre de sécurité et une circulation alternée ". Selon les informations recueillies par WISE-Paris, c'est vers 10h30 que la circulation a été coupée sur la voie, d'abord dans un sens de circulation seulement, avant d'être fermée dans les deux sens vers 12h00. Enfin, la circulation aurait été rétablie en alternance vers 14h30.

Les autres voies de circulation, et en particulier les plus proches, ne semblent pas avoir été interdites. Par ailleurs, il semble que les véhicules qui ont emprunté la portion de route contaminée avant sa fermeture et leurs occupants n'ont fait l'objet d'aucun contrôle particulier.

L'incident a conduit, selon le récit d'un passager à WISE-Paris, à d'importantes perturbations du trafic aérien. De nombreux vols ont été retardés de plusieurs heures, voire annulés.

La DGSNR a organisé le lundi 19 août, 48 heures après les événements, une " inspection réactive inopinée " et a classé cet incident au niveau 1 de l'échelle INES (3), en raison de la perte de confinement de la matière radioactive. Toutefois, les responsables de la DGSNR et de l'IRSN ont qualifié l'incident de " très inhabituel ", dans la mesure où le colis était " complètement détruit " (4).

Selon le communiqué de l'autorité de sûreté nucléaire, son inspection menée avec l'IRSN, qui a pu " cartographier la contamination ", permet de conclure que celle-ci " conduit à une intensité de rayonnement d'une dizaine de microsieverts par heure à 50 cm des points de contamination, ce qui ne représente pas un risque sanitaire pour les travailleurs qui ne séjournent pas dans cette zone ". L'inspection aurait permis également de " recenser le personnel qui est intervenu lors de l'incident en vue de vérifier sa non-contamination ". Ainsi, les examens menés sur les gendarmes " ont montré une très faible contamination, sans conséquence sur leur santé ". Dans son communiqué, l'IRSN précise que ceux-ci ont subi au Service de protection radiologique des armées (SPRA), à Clamart " des examens anthropogammamétriques, des analyses d'urine ", complétés par une " spectrométrie de leurs vêtements ". Les résultats montrent " pour quatre des cinq gendarmes examinés une contamination de la thyroïde inférieure à 100 Bq d'iode 131 ", qui correspond à " une dose à la thyroïde inférieure à 0,05 milligray " (mGy), soit " 1000 fois moins que lors d'un examen médical ".

Le risque lié à l'iode 131 est d'abord un risque de contamination interne, par inhalation lorsque comme dans cet accident le radionucléide est dispersé sous forme d'aérosol. L'iode est dans ce cas concentré par la thyroïde. Les risques d'exposition externe et de contamination superficielle de la peau sont " secondaires ", selon l'expression employée par l'IRSN.

Les autorités n'apportent aucun commentaire sur l'éventuelle exposition du public dans cet incident. Pourtant, la contamination a largement dépassé la seule portion de route bâchée et interdite aux véhicules. Selon l'IRSN, cette zone comporte bien " deux taches de contamination avec un débit de dose de 0,1 à 0,2 milligray par heure au contact (…) décelées par le SPR " le 17 août, une valeur plusieurs milliers de fois supérieure au " débit de dose naturel ", évalué par l'IRSN à " 50 nGy/h " (nanogray par heure).

Les mesures effectuées le 19 août par l'IRSN auraient mis en évidence " une contamination très hétérogène " aux abords du lieu de l'incident, avec des taches de l'ordre de " quelques milliers à quelques dizaines de milliers nGy/h ", soit de l'ordre de la centaine ou du millier de fois le niveau " naturel ". Plus encore, l'IRSN note, dans une formule très ambiguë, que " dans un bâtiment de bureaux situé à une centaine de mètres du lieu de l'accident, les débits de dose mesurés sont proches des valeurs normalement mesurées dans l'environnement de la région parisienne mais l'influence de l'incident est toutefois perceptible ". Les halls d'embarquement des passagers du Terminal CDG2 les plus proches ne sont situés qu'à deux cents mètres environ du lieu de l'incident.

Ces relevés, effectués deux jours après l'incident, ne permettent pas de connaître précisément la situation lors des premières interventions sur place : en effet, s'il y a bien eu " dispersion de la poudre par la pluie et le vent ", comme l'a constaté l'IRSN, c'est le 18 août qu'elle a eu lieu, après une journée de soleil peu ventée le 17 août. Sans oublier que l'activité de l'iode 131, radioélément de période courte (sa radioactivité diminue de moitié en huit jours) avait déjà un peu diminué.

En l'absence d'une description précise du scénario de l'incident, et compte-tenu du dispositif limité de protection mis en place et du retard des mesures sur le terrain, de nombreuses incertitudes demeurent sur l'étendue réelle de la contamination et de l'irradiation de personnes ayant pu se trouver dans les environs ou au contact du colis écrasé. Combien de camions ont dispersé cette poudre avant l'intervention des gendarmes ? La contamination a-t-elle pu atteindre les zones accessibles au public ?

Bien qu'elles laissent de telles questions sans réponse, les autorités ont adopté un ton très rassurant où ne perce guère le doute. Cette situation n'est pas sans rappeler l'incident de fuite radioactive du colis FedEx survenu dans le même aéroport à la fin du mois de décembre 2001, et sa gestion pour le moins chaotique par l'autorité de sûreté nucléaire française (5). Pour mémoire, un colis contenant de l'iridium 192, transporté par avion de Suède aux Etats Unis via l'aéroport de Roissy, présentait à son arrivée à destination une importante fuite de rayonnements.

Or, plusieurs semaines après l'incident, le 20 mars 2002, le directeur de la DGSNR soutenait encore qu'" au moment où le colis est passé à Paris, il n'était en rien nuisible ou dangereux ". Mais des communiqués de presse publiés successivement en mai et juin 2002 ont dévoilé les résultats des examens sur les employés de FedEx, dont deux au moins ont reçu des doses estimées à 15 et 100 fois la limite annuelle autorisée.

Après l'incident FedEx, l'autorité de sûreté n'avait d'abord pas jugé utile de mettre en place des " mesures correctives ", avant d'envisager l'équipement des personnels de FedEx en dosimètres. La succession d'incidents graves à Roissy démontre aujourd'hui, selon les termes mêmes de Jean-Luc Pasquier, directeur du site du Vésinet de l'IRSN (anciennement OPRI), " un dysfonctionnement du transfert de matières radioactives à Roissy " (6) qui appelle des solutions rapides et d'une toute autre ampleur.


Notes :

  1. DGSNR, " Roissy (Val-d'Oise) - Incident de transport de matière radioactive ", communiqué de presse, 21 août 2002.
    http://www.asn.gouv.fr/data/evenement/33_2002_transpie.asp
  2. IRSN, " Incident de transport de produits radiopharmaceutiques à l'aéroport de Roissy CDG ", communiqué de presse, 20 août 2002.
    http://www.irsn.fr/vf/04_act/04_act_01/04_act_01_evenem.shtm#01
  3. International nuclear event scale, échelle graduée de 0 à 7.
  4. Selon Nucleonics Week, " Source destroyed accidentally during transfer at Paris airport ", 22 août 2002.
  5. Voir l'enquête menée par WISE-Paris : " Y a-t-il un dosimètre dans l'avion ? Les leçons du colis FedEx : le transport de matières radioactives reste largement hors contrôle ". Briefing WISE-Paris, juillet 2002.
    http://www.wise-paris.org/francais/nosbreves/annee_2002/nosbreves020712a.html
  6. Nucleonics Week, op. cit.

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