Troisième trimestre 2002


La falsification par TEPCO de rapports de sûreté plonge l’industrie nucléaire japonaise dans une crise profonde

WISE-Paris, le 6 septembre 2002

[Mise en ligne le 12/09/2002]
[Corrigé le 17/09/2002]

« Nous avons personnellement heurté la confiance de la population à notre égard » (1) a indiqué le Président de TEPCO après les révélations selon lesquelles la plus importante compagnie d’électricité japonaise a pendant des années falsifié des rapports aux autorités sur des inspections volontaires dans trois centrales nucléaires. Ce scandale pourrait plonger l’ensemble de l’industrie nucléaire japonaise dans la crise la plus sombre de son histoire, avec des répercussions importantes au niveau mondial, en particulier pour l’industrie du plutonium en Europe.

Les falsifications, révélées par l’Agence de Sûreté Nucléaire et Industrielle (Nuclear and Industrial Safety Agency ou NISA) le 29 août 2002, portaient sur des éléments relatifs à la sûreté dans les rapports d’inspections internes que TEPCO transmettaient aux autorités de sûreté. La NISA est une agence du Ministère de l’Economie, du Commerce et de l’Industrie METI). Les services du ministère avaient commencé à enquêter sur le sujet en juillet 2000, après avoir été alertés par un ingénieur travaillant pour General Electric International Inc. (GEI), filiale de General Electric Co (GE) au Japon. C’est GEI qui réalisait les inspections sur les réacteurs exploités par TEPCO.

Les enquêtes en cours devront déterminer l’étendue réelle des falsifications. Le document publié par la NISA le 29 août 2002 mentionne 29 cas de compte-rendu d’inspection et de réparation suspects concernant treize réacteurs à eau bouillante situés sur les trois centrales de Kashiwazaki-Kariwa, Fukushima Dai-Ichi (centrale numéro 1) et Fukushima Dai-Ni (centrale numéro 2) (2). Il s’agit pour la plupart de fissures sur les flasques situées dans la cuve qui renferme le cœur du réacteur, bien que les falsifications concernent également d’autres problèmes. La flasque est un cylindre en acier inoxydable fait de plusieurs plaques recourbées puis soudées ensemble, placé autour du cœur. Elle sert non seulement à réguler le chemin suivi par l’eau primaire qui est injectée dans le cœur au moyen de pompes, mais aussi à maintenir la géométrie des assemblages combustibles entre la grille supérieure et la plaque située en bas de la cuve du réacteur. Certaines des fissures faisant l'objet des dissimulations ont été réparées depuis, mais il semble que les problèmes que TEPCO a omis de rapporter n’ont jamais été réparés dans au moins huit cas.

Les fissures constatées sur les flasques de cuve de réacteurs sont principalement dues à une résistance insuffisante des alliages utilisés à la corrosion, et apparaissent particulièrement dans les zones de soudure. Elles sont sources potentielles d’accident majeur car elles peuvent entraîner des perturbations dans l’écoulement du réfrigérant primaire, et causer des dommages aux assemblages combustibles. Même si la NISA conteste que l’état des huit réacteurs constitue un risque immédiat, elle reconnaît la gravité potentielle des problèmes (3).

Les premières déclarations de la NISA concernaient la falsification de compte-rendus s'étalant sur une quinzaine d’années entre la fin des années quatre-vingt et les années quatre-vingt-dix. Mais depuis le 29 août, les enquêtes officielles ou journalistiques ont déjà fait apparaître d’autres cas qui se seraient poursuivis jusqu’en 2001. Suite à la déclaration au METI de la présence de fissures sur le réacteur trois de la centrale de Fukushima Dai Ni au cours de l’été 2001, toutes les compagnies ont reçu l’ordre de procéder à des contrôles pour chercher des fissures similaires. Dans ses rapports transmis par la suite au METI, TEPCO a dissimulé l’existence de fissures décelées sur trois réacteurs à Fukushima (Dai-Ichi 4, Dai-Ni 2 et 4) et a dissimulé l'étendue réelle des fissurations affectant le réacteur 3 de Fukushima Dai-Ni.

Ces réacteurs seront tous les quatre arrêtés en septembre ou octobre 2002 pour permettre une inspection des pièces endommagées, devançant leur prochain arrêt programmé, a annoncé TEPCO le 1er septembre 2002. En fait le réacteur 2 de Fukushima Dai-Ni a été arrêté dès le 3 septembre 2002, suite à la détection d’une fuite radioactive, peut-être causée par une fuite de crayon combustible (4). Le 3 septembre, TEPCO a également arrêté pour réparation le réacteur 5 de la centrale Kashiwazaki-Kariwa, où la compagnie a annoncé le 24 août 2002 avoir découvert de nouvelles fissures, quelques jours à peine avant que le scandale n’éclate dans les médias.

Les 29 rapports falsifiés comprenaient aussi des fissures sur des flasques de cuves qui ont été remplacés depuis. C’est le cas pour trois réacteurs de Fukushima Dai-Ichi (1, 3 et 5). Dans son édition du 4 septembre 2002 (5) le quotidien Mainichi a révélé que la compagnie avait découvert les fissures avant de procéder au remplacement des flasques, sans les mentionner dans la demande soumise aux autorités de sûreté, se contentant de qualifier l’opération de « maintenance préventive ». A l'inverse des rapports d'inspection volontaire, que la législation n'oblige pas les compagnies d'électricité à transmettre aux autorités, les demandes de ce type sont des documents obligatoires qui font partie de procédures de contrôle de sûreté.

Les enquêtes en cours devront également clarifier les responsabilités dans le cadre des falsifications et de leur dissimulation. Il semble quasiment certain que la falsification des rapports d'inspection par GEI soit l'objet d'une concertation et ait été ordonnée par des dirigeants de TEPCO. Selon certains articles, les investigations du METI permettraient aujourd'hui de dire que plus de 100 employés étaient impliqués dans ces dissimulations (6).

De plus, le METI est également soupçonné de dissimulation car il a fallu plus de deux ans à la NISA pour rendre publiques les informations. Selon les explications fournies par le METI, ce n'est qu'après la démission de l'informateur de GE, en novembre 2001, que la NISA a pris contact avec les responsables de GE et GEI et a obtenu leur collaboration. De plus, le METI soutient qu'avant cette démarche les investigations n'avaient pas permis de rassembler de preuves suffisantes pour obliger les dirigeants de TEPCO à reconnaître les falsifications. TEPCO a attendu mai 2002 pour mettre en place une commission d'enquête interne.

Peu après les déclarations publiques de la NISA, les dirigeants de TEPCO ont déclaré vouloir « faire toute la vérité d'ici mi-septembre » (7). Cependant, sans attendre que l’enquête n’avance, TEPCO a confirmé le 2 septembre 2002 dans un communiqué les annonces de démission de plusieurs dirigeants, y compris celle de son Directeur, Hiroshi Araki, à la fin du mois de septembre, et celle de son Président, Nobuya Minami, à la mi-octobre.

Cette affaire aura de sérieuses répercussions sur l'industrie nucléaire au Japon, et dans le reste du monde. Alors que la plupart des pays mettent en place, voire ont terminé l'ouverture de leur marché de l'électricité, l'attitude de TEPCO, une des plus grande compagnie privée d'électricité du monde, et de General Electric renforce les craintes de recul de la sûreté nucléaire sous la pression de la concurrence économique.

Ce scandale n’épargnera pas l'industrie du plutonium, et assombrit les perspectives du programme japonais Pluthermal , qui prévoit la réutilisation du plutonium issu du retraitement des combustibles irradiés dans des réacteurs thermiques. Les informations sur les falsifications de TEPCO sont sorties tout juste quelques jours avant la date à laquelle la compagnie devait recevoir la dernière autorisation concernant une étape importante du programme, avec l'introduction pour la première fois de MOX (combustible mixte plutonium-uranium) dans un réacteur thermique japonais. Le Président de TEPCO a reconnu que la compagnie n'était plus en situation de « solliciter la compréhension pour la poursuite du projet MOX » (8). Les principales victimes pourraient être les compagnies européennes de retraitement, l'anglaise BNFL et la française COGEMA, qui fabriquent toutes les deux du MOX pour le Japon. La première a construit une usine entière de fabrication de combustible MOX, à Sellafield, basant sa justification économique sur les contrats japonais à venir ; la seconde a construit dans son usine Melox une deuxième ligne, destinée à la production de MOX pour les réacteurs à eau bouillante, dans la seule perspective d'approvisionner les compagnies japonaises.


Notes :

  1. Déclaration de M. Nobuya Minami, Président de Tokyo Electric Power Co. (TEPCO), cité par Asahi Shimbun, « TEPCO faked repair reports at 3 nuke plants », 30 août 2002
  2. Voir la carte Plutonium Investigation des installations nucléaires japonaises,
    http://www.wise-paris.org/francais/nosbulletins/cartes/cartejap_fr.pdf
  3. Yomiuri Shimbun, « False records found at N-plants », 30 août 2002
  4. The Japan Times, « Radiation leak shuts down Tepco reactor », 4 septembre 2002
  5. Mainichi Daily News, 4 Septembre 2002, "TEPCO inspectors admit to covering up nuclear reactor problems"
    Mainichi Daily News, 4 Septembre 2002, Editorial, " TEPCO must expunge its cover-up ethos"
  6. The Asahi Shimbun, « TEPCO execs linked to cover-up as 100 investigated from within », 2 septembre 2002
  7. Bloomberg, « Tokyo Electric Investigates Nuclear Plant Reports », 29 août 2002
  8. Asahi Shimbun, 30 août 2002, op. cit.

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