France  -  Investigation Plutonium  n°19
 

" Le stockage en France de déchets radioactifs importés est interdit... " Et alors ?

   Si la répartition des combustibles retraités par le passé montre une part plus importante pour la clientèle étrangère, il en va de même pour la quantité de déchets issus du retraitement, entreposés ou stockés sur le territoire français. La question du retour des déchets étrangers reste en effet un sujet d’actualité puisque le statut quo perdure. Le bilan est vite dressé :

- cinq transports de déchets vitrifiés en direction du Japon - un en 1995, 1997, 1998, et deux en 1999 - soit 272 colis de déchets vitrifiés dans 5 conteneurs de type TN 28 VT et 7 conteneurs TN 20 VT (fabriqués par Transnucléaire, filiale de COGEMA, contenant respectivement 28 et 20 colis de déchets vitrifiés) correspondant au retraitement d’environ 360 t de combustible usé, soit un huitième de ce qui a été traité ;

- deux transports de déchets vitrifiés en direction de l’Allemagne (1), un TN 28 VT en 1996, puis deux Castor 220/28 (conteneur de transport de conception allemande analogue au TN 28 VT français) en 1997, correspondant au retraitement d’environ 110 t de combustible usé, soit moins de 3 % de ce qui a été traité ;

- deux transports de déchets vitrifiés en direction du site de Belgoprocess de Dessel en Belgique (2) les 5 avril et 17 novembre 2000, soit deux TN 28 VT correspondant au retraitement de 72 t de combustible usé, soit 12 % de ce qui a été retraité (voir à ce sujet l'encart : "Conflit sur le retour des déchets vitrifiés belges").

   Comparés aux 8.451 t de combustibles étrangers retraitées au 31 décembre 1999, les retours de déchets sont tardifs et peu fréquents. Non seulement la COGEMA ne respecte pas l’article 3 de la loi du 30 décembre 1991, qui stipule que " le stockage des déchets radioactifs importés (...) est interdit au-delà des délais techniques imposés par le retraitement ", mais elle a également choisi l’option du " curie-swap ", qui consiste à gérer le retour des déchets étrangers en termes d’activité et non en termes de volume, ce qui est là encore contraire à la loi, dans la mesure où des déchets clairement identifiables comme physiquement importés resteraient sur le sol français. La COGEMA peut donc être considérée en situation illégale depuis des années, puisque les premiers contrats étrangers ont été signés au début des années 70 et qu'une petite fraction des déchets hautement actifs a été retournée. Sans même parler des déchets moyennement ou faiblement actifs qui constituent de loin la plus grande part du volume et dont pas un gramme n’a été retourné.

   La situation des transports en direction de l’Allemagne, bloquée depuis le scandale des transports contaminé révélé par WISE-Paris en avril 1998, ne trouve toujours pas d’issue. Alors que le gouvernement allemand, au mois de janvier 2000, a donné son feu vert de principe pour la reprise de certains transports sous six mois, il était clair qu’en réalité, aucun transport ne pouvait avoir lieu avant la fin de l’EXPO-2000, exposition universelle qui s’est tenue entre juin et fin octobre 2000 à Hanovre. Les besoins de sécurité des deux événements — le dernier transport de déchets vers le site de Gorleben en Basse-Saxe, pas loin d’Hanovre, a nécessité le déploiement d’environ 30.000 policiers dans toute l'Allemagne — rendaient impossible tout transport avant novembre 2000. De plus, vient s'ajouter un problème supplémentaire qui est la reconstruction d'un pont de chemin de fer sur le fleuve Jeetzel, indispensable pour l’acheminement des châteaux de transport qui pèsent de l'ordre de 120 tonnes chacun. Un itinéraire de remplacement par route a été éliminé pour des raisons de sécurité. Il traverse des forêts, considérées comme le terrain d'action favori des opposants. Un prochain retour de déchets allemands n'est pas envisageable avant le printemps 2001.

   Une analyse effectuée en octobre 2000 par la société GNS, qui gère les contrats de retraitement avec COGEMA pour le compte des exploitants nucléaires en Allemagne, révèle le planning actuel des retours de déchets :

- 124 châteaux de transport contenant des déchets hautement radioactifs seraient envoyés de La Hague à Gorleben en Allemagne à raison de 12 (soit deux transports de 6 châteaux chacun) par an entre 2001 et 2010 et 4 en 2011;

- 305 châteaux de transport contenant des déchets dits moyennement actifs compactés à destination du site de stockage intermédiaire de Ahaus à raison de 24 châteaux par an (porté progressivement de 6 à 24 entre 2008 et 2012) jusqu'en 2022.

   La comptabilité de GNS ne contient rien au sujet des autres types de déchets générés jusqu'à maintenant, c’est-à-dire les déchets moyennement actifs bitumés et cimentés ainsi que des déchets dits faiblement actifs cimentés qui visiblement sont destinés à trouver le chemin d'un stockage définitif — et illégal — en France. En effet, jusqu’en 1989, la totalité des déchets dits de faible activité en provenance du retraitement à La Hague a été enterrée au Centre de Stockage de la Manche (CSM).

   Le gouvernement français se trouve dans une situation délicate : d'un côté, il doit faire respecter la loi, de l'autre, il soutient les intérêts commerciaux de COGEMA. L'entreprise de droit privé mais à capital public majoritaire est accusée de " mise en danger de la vie d'autrui ", en particulier par le stockage de déchets étrangers, dans le cadre d'une plainte déposée en 1997 par le conseiller régional Vert Didier Anger et l'association locale CRILAN. Une première plainte avait déjà été déposée dés 1994, mais ce n'est que ce deuxième recours en justice qui a conduit à la mise en examen de la COGEMA et à une instruction beaucoup plus musclée, avec la saisie de documents au siège de la COGEMA en septembre 1999. La position actuelle du gouvernement de Lionel Jospin est qu'il est souhaitable que l'Allemagne reprenne d'abord les transports de déchets de La Hague, avant de reprendre les transports de combustibles irradiés en sens inverse. Cette position reflète la pression qui monte dans le dossier juridique en cours. Elle ne met pas vraiment les électriciens allemands dans l'embarras à court terme. Leurs capacités de stockage de combustible irradié sont encore suffisantes. Et des capacités supplémentaires sont en construction ou en planification avancée sur les sites des réacteurs. Mais la position du gouvernement français n'est pas applicable pour les autre pays dans la mesure où la quasi totalité de leurs combustibles sous contrat a été déjà livrée à La Hague, voire déjà traitée.


(1) Il semblerait qu'un transport de coques ait eu lieu (date non précisée) vers l'Allemagne et un transport de déchets technologiques cimentés (date non précisée) vers la Belgique, selon le "Second Commission report on the application in the Member States of Directive 92/3/EURATOM of 3 February 1992 on the supervision and control of shipments of radioactive waste between Member States and into and out of the Community", Council of European Union, 11.01.1999.
(2) idem


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