Allemagne - Investigation Plutonium n° 4- 5
 

L'abandon de l'industrie du plutonium en Allemagne

Le développement des surgénérateurs en Allemagne, bien qu'entrepris dans le cadre d'une coopération européenne, a été abandonné avant même d'avoir atteint le stade industriel.


SBK (Schnellbrüter-Kernkraftwerkgesellschaft), un consortium conduit par l'Allemagne, avec la participation de compagnies d'électricité hollandaise, belge et anglaise (cette dernière ayant vendu sa part à la compagnie allemande RWE en 1997), a commencé la construction d'un prototype de surgénérateur de 295 MWe à Kalkar, sur le Rhin, en 1973. Le projet a finalement été abandonné en 1991, alors que 7 millions de marks avaient déjà été investis, parce que ni le Land de Rhénanie du Nord-Westphalie ni le gouvernement fédéral n'indiquait être disposé à accorder les autorisations. En 1995, un investisseur néerlandais a décidé d'acheter et de transformer en parc d'attractions ce réacteur, qui, n'ayant jamais été mis en service, n'est pas contaminé. Son ouverture est prévue pour le début du siècle prochain. Le projet d'utiliser aux USA le combustible non irradié de ce réacteur pour la production de tritium à usage militaire a récemment été dénoncé comme lien inacceptable entre les activités nucléaires civiles et militaires. Quelques années plus tôt, en 1985, les compagnies d'électricité européennes (allemande et autres) avaient définitivement abandonné leur projet de construction d'un surgénérateur similaire au réacteur de 1200 MWe de Superphénix, en France, (dont SBK détient 16% des parts), parce qu'il apparaissait clairement que la filière surgénérateur ne serait jamais compétitive face à la filière nucléaire classique.

L'installation de retraitement pilote WAK, sur le site du centre de recherches (nucléaires) de Karlsruhe, a fonctionné de 1971 à 1990. Restée bien en dessous des prévisions, elle n'a retraité que 208 tonnes environ de combustible irradié pendant ses vingt ans d'exploitation. La construction d'une usine de taille industrielle a commencé au début des années quatre-vingt sur le site de Wackersdorf en Bavière, mais en 1989, les compagnies ont abandonné ce projet, après y avoir dépensé quelques 2,6 milliards de marks. Avec l'abandon de la filière surgénératrice, il n'y avait plus aucune raison d'investir dans de grandes installations de production de plutonium, d'autant que les installations alors en construction à La Hague et à Sellafield devaient avoir de gros excédents de capacité au début du siècle prochain. A la même époque, le grand holding énergétique VEBA envisageait de rentrer directement dans le capital de COGEMA, une initiative qui était soutenue à la fois par le gouvernement allemand et le gouvernement français, mais qui n'aboutit pas. On peut en partie expliquer cet échec par le fait que des hauts dirigeants pensaient qu'il serait impossible pour une compagnie allemande de détenir des parts d'un exploitant d'installations nucléaires militaires. A la place, COGEMA réserva aux compagnies allemandes une part de la capacité d'UP3 pour l'après 2000. De fait, l'abandon de l'usine allemande était une aubaine pour les installations françaises et anglaises de retraitement vers lesquelles se tournèrent les compagnies d'électricité allemandes. Les accords de retraitement portant sur l'après 2000 contiennent toutefois une clause politique permettant aux Allemands de se retirer moyennant des pénalités modestes.

Les expériences sur le combustible mixte uranium plutonium (MOX) ont commencé assez tôt dans les réacteurs allemands. Un programme de démonstration a été engagé en 1966, et dès 1972, un premier réacteur commercial (Obrigheim) était chargé en MOX. En 1997, cinq réacteurs étaient partiellement chargés en MOX sur les 12 ayant une autorisation.

Jusqu'en 1990, les compagnies allemandes attendaient la construction de l'usine commerciale de fabrication de MOX de Siemens, à Hanau, d'une capacité nominale de 120 t/an, qui devait remplacer l'installation de démonstration de 35 t/an implantée sur le même site. Lors d'un accident trois ouvriers furent contaminés par de la poudre d'oxyde de plutonium, l'usine de démonstration fut fermée et la procédure d'autorisation pour l'installation commerciale bloquée. Comme pour le retraitement, les compagnies allemandes sont totalement dépendantes de compagnies étrangères pour la fourniture de combustibles MOX. Dans un acte sans précédent, la COGEMA a nommé Jürgen Krellmann, haut responsable chez Siemens et chargé du MOX à Hanau, directeur de l'usine de fabrication de MOX de Cadarache, dans le sud de la France. Pour satisfaire les clients de Siemens, COGEMA fabrique maintenant du MOX en France selon les spécifications techniques de Siemens.

Dans le cadre de la Loi atomique allemande (Atomgesetz), les autorisations de fonctionnement des centrales nucléaires doivent préciser six ans à l'avance les schémas de gestion des combustibles irradiés. Avant son amendement en 1994, la loi atomique imposait le retraitement des combustibles irradiés, si le retraitement était "justifié sur les plans économiques et techniques". L'interprétation qu'en firent les compagnies d'électricité était que la loi exigeait le retraitement, et elles passèrent alors des contrats de retraitement avec COGEMA (4.755 tonnes plus environ 2.000 tonnes devant être retraitées après 2000) et BNFL (969 tonnes plus 690 tonnes après 2000). Les compagnies allemandes sont le plus gros client étranger de COGEMA. En revanche, les combustibles irradiés déchargés des VVER de l'ex-RDA sont stockés en piscines et leur retraitement n'est pas prévu.

La Loi atomique, telle qu'elle a été amendée en juillet 1994 précise que le stockage direct et le retraitement constituent des options également acceptables pour la gestion des combustibles irradiés. Depuis, certaines compagnies ont dénoncé leurs engagements avec les compagnies étrangères, et ne veulent pas signer de nouveaux contrats de retraitement. Cette situation a poussé COGEMA et BNFL à faire des propositions plus alléchantes (baisses de prix, contrats incluant "retraitement ou stockage" ou "retraitement et fourniture de MOX", quantités inférieures de déchets à renvoyer...). De son côté, le gouvernement fédéral a annoncé son intention de taxer les sommes provisionnées par les compagnies pour le retraitement. Les compagnies estiment pour leur part qu'il s'agirait de mesures discriminatoires à l'encontre du retraitement. Une chose est certaine : cela renforcera la pression sur les producteurs de plutonium français et britannique.

Retour au sommaire               Suite