La Saga des transports contaminés
un récit personnel
par Mycle Schneider
"La transparence est un concept d'escamoteur"
Daniel Pennac
Au début, il y avait une fuite. Une des ces fuites rares, un
tuyau interne venant d'une source bien informée au sein de l'industrie
nucléaire à Paris : des conteneurs de transport de combustible
irradié arrivent à l'usine de plutonium de La Hague contaminés
bien au-delà de la limite réglementaire. C'était
fin décembre 1997. Au début du mois de janvier 1998, j'allais
en Normandie pour enquêter sur le sujet. L'histoire, qui éclata
quatre mois plus tard, eut l'effet d'un tremblement de terre pour l'establishment
nucléaire français et provoqua une crise majeure au sein
du gouvernement allemand, paralysant quasiment tous les transports de
combustible irradié en Europe de l'Ouest.
Valognes est une petite ville de moins de 20.000 habitants, à
environ 20 km de Cherbourg, dans le département de la Manche.
A quelques centaines de mètres de la gare voyageurs de Valognes,
le plus grand producteur mondial de plutonium, la COGEMA 1, exploite
un terminal ferroviaire où les conteneurs arrivant par train
sont transférés sur des camions. Le site de Valognes-Armanville
est situé à une trentaine de kilomètres au sud-est
de l'usine de La Hague. Environ 300 transports de combustible irradié
passent chaque année par ce terminal COGEMA en provenance de
toute la France (environ deux tiers), d'Allemagne et de Suisse, avant
de finir leur parcours par camion jusqu'à l'usine. En France,
seuls les combustibles de la centrale de Flamanville, proche de La Hague,
sont acheminés directement par camion. Le combustible japonais
arrivant en France par bateau était également transporté
directement par camion depuis le port de Cherbourg. Tout le combustible
japonais sous contrat a déjà été envoyé
à La Hague.
En France, les transports par rail sont réalisés par
TRANSNUCLéAIRE (100 % COGEMA) et les transports par camion entre
Valognes et La Hague par la compagnie de transport Lemaréchal
(elle-même filiale à 100 % de TRANSNUCLéAIRE). En
d'autres termes, le secteur des transports nucléaires dans sa
totalité est contrôlé par COGEMA.
Au terminal de Valognes-Armanville, les wagons sont pris en charge
par du personnel COGEMA et conduits dans un grand hangar. Là,
le taux de contamination et d'irradiation des emballages et des wagons
est contrôlé par du personnel COGEMA. La réglementation
internationale , basée sur les recommandations de l'Agence Internationale
2 de l'Energie Atomique (AIEA), stipule que :
"La contamination sur toutes les surfaces extérieures et, en
outre, sur les surfaces internes des véhicules, conteneurs, citernes
et suremballages utilisés pour le transport des colis doit être
maintenue à un niveau aussi bas que possible et de doit pas dépasser
les limites suivantes :
a) émetteurs bêta/gamma/alpha de faible toxicité
:
-
0,4 Bq/cm2 pour les envois qui comportent aussi des colis exceptés
et/ou des marchandises non radioactives ;
-
4 Bq/cm2 pour tous les autres envois;
b) autres émetteurs alpha :
Cela fait de nombreuses années que les employés de COGEMA
trouvent des niveaux de contamination sur les emballages et les wagons
largement supérieures aux limites mentionnées ci-dessus.
Au cours de mon enquête, j'obtiens un document de TRANSNUCLéAIRE
qui donne une image étonnante de la situation en France. Il indique
qu'en moyenne 26 % des emballages de combustibles irradiés et
36 % des transports arrivant à Valognes en provenance des centrales
françaises entre janvier et novembre 1997 étaient contaminés.
Alors que ce document, le procès-verbal d'une réunion
qui s'est tenue au siège d'EDF à Saint-Denis le 10 décembre
1997, avec des représentants de TRANSNUCLéAIRE, de COGEMA
et d'EDF, ne précise pas explicitement si les "transports" désignent
les camions, les wagons ou les deux, il donne, centrale par centrale,
une répartition des taux de contamination détectés
et le pourcentage de transports contaminés. Pour quatre centrales
(Bugey, Saint-Laurent-des-Eaux, Nogent, Penly) sur les dix-sept sites,
aucun emballage n'avait été identifié comme contaminé,
et un seul site (Saint-Laurent-des-Eaux) était informé
qu'aucune contamination de véhicule de transport n'avait été
constatée. Sur un total de 192 emballages et transports contrôlés,
50 étaient identifiés comme contaminés jusqu'à
200 Bq/cm2. Pire, le document précise sous le titre "Cas du transport
de Gravelines 1/97/03" .
"Constat de contamination effectué à Valognes le 26/11/97.
Une grande partie des surfaces accessibles au public était contaminée
de façon uniforme à un niveau de quelques centaines de
Bq/cm2. EDF interrogera le site concerné pour expliquer le phénomène."
Ceci veut dire que l'on avait constaté qu'une grande partie de
la surface extérieure des wagons provenant de la centrale de
Gravelines était contaminée à des niveaux atteignant
environ cent fois la limite réglementaire.
Le 20 avril 1998, je retourne en Normandie avec une équipe de
télévision engagée par la chaîne publique allemande
ARD. Nous prévoyons de filmer pendant la semaine puis de monter
le reportage la semaine suivante, pour une diffusion le 3 mai 1998 dans
la soirée à une heure de grande écoute. Nous filmons
un train composé de wagons pour le transport des combustibles
irradiés et du nitrate d'uranyle, stationné à quai
en gare de voyageurs de Valognes. Les wagons sont directement accessibles.
Personne ne semble s'en soucier. Mais le chef de gare veut que nous
quittions le quai. "Vous avez une autorisation pour filmer ?", nous
demande-t-il. "De qui ?" "De COGEMA", répond-il. "Ah bon, je
croyais que c'était un lieu public... ", lui dis-je. Mais il
insiste : "Vous ne pouvez pas filmer de la marchandise COGEMA sans autorisation".
C'est une gare, un lieu public quelque part en Normandie. Nous partons,
après avoir demandé une interview au conducteur du train
qui refuse d'être filmé.
Une des différences frappantes entre la France et l'Allemagne
est la facilité avec laquelle des centaines de transports de
combustible irradié prennent la route chaque année, avec
pour simple escorte deux motards de la gendarmerie, alors que le moindre
transport en Allemagne mobilise jusqu'à 30.000 policiers (voir
Investigation
Plutonium n°4-5). Nous apprenons également que les camions
ne sont bâchés que depuis l'année dernière.
Nous allons voir les gendarmes mobiles responsables de l'escorte du
camion. On leur a dit que les bâches ont été mises
en place pour les transports par camion car les clients japonais s'étaient
plaints que les conteneurs vides étaient souillés, notamment
par de la fiente de mouettes... Personne n'avait entendu parler du problème
de contamination, personne ne porte de dosimètre.
Nous allons à la société de transport Lemaréchal
où nous discutons avec le très sympathique directeur général.
Il dit qu'il n'a pas l'autorisation de TRANSNUCLéAIRE, la maison-mère
à Paris, de nous accorder une interview télé. De
toute façon, il n'a jamais entendu parler de problème
de contamination, nous dit-il. "Il y a des gens au volant, des gens
dans la rue... ce serait quand-même étonnant qu'on laisse
faire et qu'on accepte soi-même ce risque, à la limite.
Tout est parfaitement contrôlé." Quand on sait que TRANSNUCLéAIRE
est au courant du problème depuis de nombreuses années,
soit ce directeur a raté sa vocation d'acteur, soit le transporteur
n'a effectivement pas été mis au courant des résultats
de mesure de contamination que les employés de COGEMA archivent
après l'entrée des camions à La Hague.
Une de nos sources nous informe qu'il y aura un transport le lendemain
matin entre le terminal de Valognes et l'usine de La Hague et que vers
la même heure un conteneur vide quittera La Hague pour Valognes.
Nous sommes là pour accompagner le camion de combustible irradié
sur la totalité du parcours et filmer ces deux monstres de 120
tonnes, 9 essieux et 36 roues, se croiser sur une route de campagne
étroite. Les images sont spectaculaires. Quelques semaines plus
tard, elles seront rediffusées à maintes reprises par
les chaînes de télé allemandes 3 .
Bien souvent, les camions et leur cargaison sont contaminés
lorsque les habitants les voient longer jardins et maisons. Inquiets
? Non, pourquoi seraient-ils inquiets ? Jamais entendu parler des problèmes
de contamination. Mais ce n'est pas qu'ils aiment particulièrement
les transports "Ne serait-ce que pour la circulation, sans se préoccuper
des dangers radioactifs".
1- COGEMA : Compagnie générale des matières nucléaires
détenue à 81,5%, par le CEA (Commissariat à l'Energie
Atomique), à 15 % par le groupe pétrolier TOTAL et à
35 % par la société d'ingénierie TECHNIP
2- Journal Officiel, "Transport des marchandises dangereuses par route
- Arrêté du 5 décembre 1996 (dit "Arrêté
ADR"), Janvier 1997
3- Nous avons envoyé nos images à la chaine de télé
franco-allemande ARTE, mais elle n'a pas couvert le sujet " pour
des raisons politiques interne " nous a confié une source bien
informée. Les Allemands étaient pour, les Français
contre. En fait, bien que les médias des deux pays n'aient pas
cessé de couvrir cette affaire pendant plusieurs semaines, ARTE
y a à peine touché. Mais ceci est une autre histoire...
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