COGEMA se moque du ministre de l'Industrie
Au cours de cette même journée du 4 mai 1998, les bulldozers
de la stratégie de la communication de COGEMA se déploient
à un niveau rarement atteint. Le numéro un de l'élite
technocratique de la COGEMA, Jean Syrota, amène la presse (pas
nous !) faire une visite de l'usine de plutonium de La Hague et du terminal
de Valognes, en présence du secrétaire d'Etat à
l'Industrie, Christian Pierret, et du patron de la DSIN, André-Claude
Lacoste. Le ministre Pierret exprime son "sentiment de fierté
française devant la maîtrise de la technologie déployée
à COGEMA La Hague". La contamination des transports de combustible
irradié ? Un "non-incident" selon Pierret qui ajoute : "Tout
ceci est absurde. Tout ce qui a été évoqué
est sans aucun danger pour la santé des personnes", après
être grimpé sur un wagon de combustible irradié,
pour montrer que c'est sans danger. La mise en scène rappelle
le rituel des anciens ministres de la Défense qui allaient se
baigner dans le lagon de Moruroa, site des essais nucléaires
français dans le Pacifique. Le ministre clame sa volonté
d'une "ouverture totale de l'information, le maximum d'information pour
le maximum de transparence". Rarement un ministre français s'est
autant ridiculisé que Pierret l'a fait à cette occasion,
comme on s'en rendra compte deux jours plus tard. Lacoste confirme aussi
"il n'y a rien de dramatique et surtout pas de quoi s'affoler". Circulez,
y'a rien à voir ! Jean Syrota, patron puissant de la COGEMA,
très confiant comme toujours, déclare : "Il a pu arriver
dans le passé que l'on ait sous-estimé tel détail
qui s'est révélé par la suite un grand événement
médiatique." Mais c'est fini, pense-t-il. Un haut fonctionnaire
se demandera plus tard pourquoi Lacoste n'a pas voulu ou n'a pas pu
briefer son ministre pendant le vol Paris-Cherbourg. Il y avait assez
de temps pour remettre au point certains aspects fondamentaux, même
si c'était un peu tard.
Le 4 mai 1998 dans la soirée, le quotidien Libération
m'appelle pour avoir quelques informations. Je décide alors de
faire sortir l'histoire en France. Au moment où notre documentaire
passe à la télévision allemande, je sors tout juste
de mon rendez-vous avec le journaliste de Libé. Alors que le
5 mai 1998 la presse locale et régionale couvre en large le show
des Syrota-Pierret-Lacoste, Libération complétera le lendemain
l'histoire avec une interview exclusive de la ministre de l'Environnement,
Dominique Voynet.
Le 6 mai 1998, Libération monte l'histoire à la Une,
sous le titre "Une note secrète accablante - Nucléaire
- Attention, transports dangereux !" (avec une photo prise par un anti-nucléaire
local en 1996, image que j'ai fournie à Libération, montrant
un camion non bâché transportant des combustibles irradiés).
L'histoire occupe aussi les pages 2 et 3. Voynet déclare:
"Ce qui me choque au delà du niveau de contamination, c'est
que dès que l'on pose quelques questions simples aux exploitants,
on se rend compte que cela dure depuis des années. Que les
trois sociétés en cause (EDF, Transnucléaire
et COGEMA, ndlr) étaient parfaitement au courant et qu'elles
n'ont rien dit. Et qu'à Valognes il y avait un site de décontamination
sauvage et clandestin des wagons et des colis."
Sur la question de l'impact sanitaire, Dominique Voynet estime qu'il
est impossible à l'heure actuelle de dire si il y aura des conséquences
pour le public, mais que le scénario le plus défavorable
pour les travailleurs de la décontamination montre qu'on peut
recevoir un vingtième de la limite annuelle en deux heures. Le
nouveau taux de contamination "maximum" identifié rapporté
par la ministre est de 2.000 Bq/cm2, 500 fois la limite autorisée.
L'éditorialiste de Libération écrit, sous le titre
"Mensonge" :
"Décidément, tout se passe comme si le lobby nucléaire
n'avait rien appris et rien oublié des beaux jours de l'atome
triomphant. Ou plutôt si : il a appris à noyer ses mensonges
par omission dans un flot de communication... La ministre de l'Environnement
a beau exprimer dans nos colonnes un juste courroux, rien ne nous
empêchera de penser qu'en dépit d'une posture candide
et d'une communication de lin blanc, le lobby nucléaire se
fout de nous."
L'article de Libération a l'effet d'une bombe. Le matin même
je suis contacté par France-2, une des très nombreuses
demandes d'information qui surgiront au cours des semaines suivantes,
et j'accepte de fournir quelques extraits des films que nous avons tournés
en Normandie, et je suis interviewé pour le journal de 13 heures.
Dans l'après-midi, COGEMA organise en vitesse une nouvelle conférence
de presse sur le terminal de Valognes. Maintenant, d'autres journalistes
(toujours pas nous) ont accès au site et au hangar où
l'on pratique la décontamination.
Selon la directrice adjointe de la division du fret de la SNCF, aucune
information n'a été transmise directement par la DSIN
à la direction de la compagnie de chemin de fer, pas même
une copie du communiqué de presse du 30 avril 1998 (que la SNCF
s'est procuré par ailleurs), malgré des demandes orales
et écrites répétées de la direction de la
SNCF. Une réunion avec la DSIN, le 5 mai 1998, est qualifiée
de non concluante par la SNCF. Le 6 mai 1998, après la publication
de l'article de Libération, la direction régionale de
Normandie de la SNCF déclare à Valognes "Nous venons d'apprendre
la contamination de certains châteaux par voie de presse". Le
siège de la SNCF publie un communiqué de presse en début
d'après-midi déclarant que "dans l'attente de la réponse
de la DSIN, la SNCF, en accord avec EDF et COGEMA, a décidé
de ne pas effectuer de nouveaux transports de combustible irradié".
Le syndicat CFDT déclarera deux jours plus tard qu'en fait les
transports n'ont pas été arrêtés par la direction,
mais par le CHSCT (Comité d'Hygiène, de Sécurité
et des Conditions de Travail), animé par les syndicats, qui ont
exigé un "droit de retrait". La CFDT déclare alors que
cela fait une quinzaine d'années que des dosimètres sont
réclamés pour les employés de la gare de Valognes,
en vain.
Le Premier Ministre donne une semaine au chef de l'autorité
de sûreté pour lui faire son rapport sur le sujet, alors
que COGEMA ("Une erreur a peut-être été commise",
dira Jean-Louis Ricaud, chef de la division retraitement-recyclage)
et EDF ("Nous n'avons pas accordé assez d'importance au règlement
rapide de ce dossier et nous avons manqué de rigueur", selon
Bernard Dupraz, chef de la division nucléaire) adoptent un profil
bas. C'est Dominique Voynet à qui reviendra le privilège
d'annoncer la décision du Premier Ministre à l'Assemblée
Nationale, alors que le ministre de l'Industrie, traditionnellement
plus puissant, est contraint d'écouter. C'est encore Dominique
Voynet, qui, la première, s'exprimera en langage assez clair
:
"Si les conséquences sanitaires de la contamination sont probablement
modestes, la gravité des incidents tient dans leur durée,
dans le silence qui a entouré ces pratiques dont tout le monde
savait qu'elles avaient lieu." "Je crois que le moment est venu pour
les différents acteurs de l'industrie nucléaire de comprendre
que le nucléaire ne survivra pas sans respect du citoyen, sans
transparence, sans stratégie d'information objective, qui ne
prenne pas les gens pour des imbéciles."
Toutefois, c'est un fait, ce ne sont ni les autorités de sûreté,
ni les ministres de l'Environnement, de l'Industrie ou de la Santé,
ni le Premier Ministre, mais la compagnie de chemin de fer française
qui arrêtera les transports de combustible irradié par
rail (le problème des transports par camion est une autre histoire,
comme nous le verrons plus loin).
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