Les effets sanitaires - sans doute bien pires
que ce que l'on veut bien dire
Le 6 mai 1998 toujours, la DSIN envoie une lettre à la SNCF
lui annonçant qu'une première étude d'impact qui
a été faite le 5 mai 1998 par l'IPSN conclut que la dose
maximum à une distance de deux mètres du convoi est estimée
à 0,05 mSv/h, en lui rappelant la limite réglementaire
de 0,1 mSv/h à deux mètres. Les représentants de
la SNCF décident de revoir les conditions sous lesquelles les
transports pourraient reprendre lors d'une réunion le 14 mai
1998.
La DSIN publie aussi son second communiqué de presse (accompagné
de son communiqué du 30 avril 1998, pour ceux qui l'auraient
raté...). La demi-page d'information est toujours bien maigre.
Selon la COGEMA les 14 personnes ayant travaillé en 1997 sur
le site de Valognes (et qui, affirme-t-elle portent des dosimètres)
ont reçu en 1997 "des doses très inférieures à
la norme européenne de 20 mSv/an. Seules trois personnes auraient
reçu des doses supérieures au seuil d'enregistrement de
0,15 mSv. Pour chacune d'entre elles, les valeurs mesurées sur
l'année sont respectivement de 3,85 mSv, 3,45 mSv et 0,50 mSv".
La DSIN ne précise pas que les limites mentionnées sont
celles qui s'appliquent aux travailleurs affectés aux travaux
sous rayonnement, alors que les limites d'exposition du public sont
de 1 mSv par an dans l'environnement d'une installation nucléaire
(la limite d'exposition du public en Allemagne est de 0,3 mSv, il parait
que les Allemands sont moins résistants aux rayonnements que
les Français...), ce qui montre bien que les doses enregistrées
par les dosimètres des employés de Valognes sont très
significatives. Elle ne précise pas non plus le fait que le niveau
de rayonnement externe à une distance de deux mètres qu'elle
donne pour évaluer l'exposition du public n'est pas le problème
sanitaire majeur dans ce cas particulier. Alors que les problèmes
de contamination proviennent aussi bien de niveaux de contamination
relativement élevés sur de grandes surfaces que de particules
chaudes de très petite taille, le risque sanitaire majeur provient
évidemment de l'ingestion ou de l'inhalation de particules. Aucune
évaluation crédible de l'impact sanitaire potentiel de
ces deux types de contamination n'a été effectuée
par les autorités. C'est encore le 6 mai 1998 que L'OPRI publie
son propre communiqué de presse sur les résultats préliminaires
des inspections effectuées à Valognes le 28 avril 1998.
L'OPRI précise que jusqu'à ce jour les rapports de "surveillance
radiologique" transmis par COGEMA à l'OPRI concluaient systématiquement
à "un impact sur l'environnement nul". Bizarrement, l'OPRI ne
trouve pas un impact nul : niveau de contamination en cobalt 60 (28
Bq/m2), en argent 110m (16 Bq/m2) et en césium 137 (19 Bq/m2)
sur certains éléments de la grue principale (palonnier).
Sur le réceptacle appelé "lèche-frite" associé
aux wagons, la présence de cobalt 60 (29 Bq/m2) et d'argent 110m
(41 Bq/m2) est également détectée. Entre les rails
de la voie ferrée, le sol contient 45 Bq/kg de cobalt 60 et 31
Bq/kg de césium 137. Les boues issues du bassin de décantation
des eaux de lavage des châteaux présentent une contamination
de l'ordre de 85 Bq/m2 en cobalt 60, de 9,4 Bq/m2 pour l'argent 110m
et de 74 Bq/m2 en césium 137. L'OPRI conclut que cette contamination
témoigne "indirectement du phénomène de contamination
surfacique des containers", et atteste "que des opérations de
décontamination sont opérées sur le site de Valognes
dans des conditions qui mériteraient d'être clairement
précisées". "A partir d'un scénario dans lequel
la totalité de la contamination surfacique des appareils de levage
est susceptible d'être remise en suspension, l'exposition d'un
travailleur présent 2000 heures par an sur le site pourrait atteindre
quelques millisieverts par an." Et il ne s'agit que de la contamination
des engins de levage. Des niveaux de contamination bien plus importants
ont été trouvés sur les wagons, et, cumulés,
ceux-ci pourraient entraîner des doses bien plus élevées.
Il faut dire aussi que le site COGEMA de Valognes n'a aucune autorisation
de rejets radioactifs, dans la mesure où l'on a toujours considéré
que la quantité totale de radioactivité restait en dessous
des limites réglementaires et qu'il ne s'agissait que d'un terminal
de transfert pour les transports de matières radioactives.
La première déclaration qui fait clairement allusion
au risque d'inhalation/ingestion est publiée le 7 mai 1998 par
la Fédération Chimie Energie de la CFDT qui indique que
chiffres et déclarations publiés jusque-là "ne
rassurent nullement la CFDT quant à la protection des salariés".
Alors que le problème des transports contaminés devient
une affaire politique majeure, nous décidons avec la télé
allemande de retourner en Normandie. Nous voulons faire un document
avant-après, en retournant sur les différents lieux où
nous avons été, pour prendre la température et
voir ce qui a changé.
Le 12 mai 1998, le chef de gare de Valognes nous accueille et est maintenant
décidé à nous accorder une interview. Il déclare
qu'alors que les agents SNCF sont en contact direct avec les wagons,
cela fait quinze ans qu'ils réclament en vain des dosimètres.
Ils n'ont été informés à aucun moment du
problème de contamination. Nous retournons voir l'escorte de
la gendarmerie pour voir ce qui a changé depuis les révélations.
Rien, nous dit-on. Rien ? Il y a encore des transports ? Oui, nous répond-on,
la routine. Pour une surprise, c'est une surprise.
Nous retournons à St.-Martin-le-Gréard, un petit village
de 230 habitants traversé par les transports de combustible irradié.
Les transports n'ont pas été arrêtés ? "Ils
arrêtent pas comme ça, vous savez", nous explique le passant
à la baguette et au litron de rouge. "Et puis il faut être
juste. Si c'était pas pour eux, il n'y aurait pas de boulot dans
la région". Il est content, son fils vient de décrocher
un emploi à l'usine COGEMA. Environ 3000 voitures et 400 camions,
dont beaucoup transportent des matières dangereuses, traversent
le village chaque jour. L'adjoint au maire, même si le problème
de circulation l'embête, nous explique pourquoi c'est important
pour les communes de la région d'avoir des administrés
qui travaillent à COGEMA : COGEMA verse 24.000 francs par an
à la municipalité par employé COGEMA, à
partir de 10. Pas de pot pour St-Martin-le-Gréard, le village
n'a jamais dépassé les sept ou huit salariés COGEMA.
Dans l'après-midi, nous pensons avoir un gros problème
pour le lendemain : pendant que nous visiterons la belle campagne du
Cotentin, et que nous retournerons filmer au terminal de Valognes les
grilles fermées et l'équipement au repos, Lacoste présentera
à la presse son Rapport au Premier Ministre. L'invitation n'est
arrivée à WISE-Paris que cet après-midi à
14 heures 54. Finalement, c'est une seconde équipe que nous envoyons
par l'intermédiaire du bureau parisien de la télé
allemande à la conférence de presse du 13 mai 1998 pendant
que nous filmons, par dessus la clôture, caméra sur le
toit de la voiture... un transfert de conteneur de combustible irradié.
Notre idée de scénario s'envole : on ne peut pas faire
d'avant-après : il n'y a pas d'après ! Nous croyions qu'une
semaine après le début de l'affaire et après l'annonce
de l'arrêt des transports par la SNCF, toute activité avait
cessé. Non seulement tout a l'air de continuer, mais en plus
nous filmons un employé en train de travailler mains nues sur
un wagon qui vient juste d'être déchargé, tenant
une cigarette dans une main, et manipulant le wagon de l'autre. Nous
sommes ahuris de voir le wagon quitter le site. Avant de quitter les
lieux dans l'après-midi, nous pouvons voir un nouveau conteneur
prendre la route de La Hague, et un autre, vide, faisant le chemin en
sens inverse. Trois transports en une journée, pas mal pour une
période de non-activité. Et nous réalisons pour
la première fois que les autorités n'ont rien interdit
et que rien n'empêche les transports par camion de se poursuivre.
Pour nous, il était clair que sans transport par rail, il n'y
avait plus de transports par camion.
Le petit rapport de 10 pages présenté par Lacoste est
très décevant. Il répète la plupart des
choses déjà connues, et n'apporte que peu de nouveaux
éléments. Cependant, il attaque et met en cause sur plusieurs
points la compagnie d'électricité nationale EDF, d'une
façon jamais vue :
-
En novembre 1997, la première information sur le problème
de la contamination semble avoir été transmise par
EDF et COGEMA à la DSIN - pour éviter le choc - juste
après que la DSIN ait annoncé sa première inspection
à EDF pour le 18 décembre 1997 sur le site de St-Alban
; en effet, "il arrive que les exploitants se montrent soudainement
loquaces et fournissent à la DSIN des informations préalablement
à l'inspection pour éviter des découvertes
brutales le jour même". Les informations fournies pendant
l'inspection montrent qu'en 1997, on avait constaté qu'environ
25 % des conteneurs avaient été contaminé à
Valognes.
-
Le 30 décembre 1997, la DSIN a demandé par courrier
à EDF qu'un "plan d'action énergique" soit défini
et mis en uvre.
-
Lacoste affirme qu'il a eu connaissance pour la première
fois lors d'une interview le vendredi 24 avril 1998 - "par un journaliste
de l'agence WISE devant les caméras de la télévision
allemande en vue de la diffusion d'un reportage le 3 mai sur la
chaîne ARD" - des informations contenues dans le compte-rendu interne
de TRANSNUCLéAIRE qui révélait en particulier
que non seulement les conteneurs étaient contaminés,
mais aussi les wagons, et qui mettait particulièrement en
avant le site de Gravelines.
-
Lacoste déclare qu'au cours d'une inspection sur le site
de Gravelines le 28 mars 1998 "[ses] inspecteurs s'étaient
interrogés sur les conséquences d'une éventuelle
contamination de wagons. L'exploitant n'avait alors rien signalé
de particulier."
Au cours de l'inspection commune DSIN/OPRI du 28 avril 1998 à
Valognes, la DSIN a reçu un rapport TRANSNUCLéAIRE daté
du 27 avril 1998, qui faisait la synthèse des contaminations
observées à Valognes en 1997 et au début 1998.
Ce rapport donnait, centrale par centrale, les niveaux de contamination
observés en Bq/cm2 sur les emballages et les wagons. "La contamination
maximale observée sur les wagons a été de 700 Bq/cm2
pour la contamination externe et de 8.000 Bq/cm2 pour la contamination
interne". Lacoste explique que c'est ce rapport qui fait l'objet de
son communiqué de presse et de sa note aux ministres du 30 avril
1998. C'est la première fois que ce chiffre de 8.000 Bq/cm2,
2.000 fois la limite autorisée, est publié. Lacoste insiste
sur le fait que ce niveau correspond à "un point très
particulier (...), un point tout à fait singulier qui doit correspondre
à une particule (...). Le point de 8000 est une valeur extrême".
Cependant, ni le rapport TRANSNUCLéAIRE, ni les chiffres qu'il
contient n'ont été publiés jusqu'ici.
Lacoste cite COGEMA qui indique avoir prévenu EDF de la contamination
des transports dès 1988. Un groupe de travail EDF-COGEMA a été
constitué en 1992. L'IPSN, alors appui technique du Ministère
des Transports, y a été associé. Destinataire le
29 mars 1993 "d'un rapport mentionnant la contamination des conteneurs
et des wagons", l'IPSN ne formulait pas de remarque particulière.
Par ailleurs la contamination des conteneurs et des wagons a été
"régulièrement évoquée" lors des séances
du CHSCT de l'établissement de La Hague : les comptes-rendus
correspondants ont été diffusés à l'IPSN
et à l'inspection du travail.
Selon Lacoste, "compte tenu de l'absence de tout risque sanitaire,
COGEMA n'a pas jugé nécessaire d'effectuer une communication
publique, communication qui relève d'ailleurs selon elle de la
compétence de l'organisme expéditeur, en l'occurrence
EDF." Lacoste tire les conclusions suivantes :
-
En ce qui concerne EDF "les constats effectués lors des
inspections sur les sites EDF montrent que les acteurs locaux ne
semblent pas connaître les responsabilités qui leur incombent
en tant qu'expéditeur. Les responsabilités internes
ne sont pas clairement définies et les contrôles sont
déficients";
-
EDF, TRANSNUCLéAIRE et COGEMA "ont manqué de rigueur
et de clarté dans leur comportement technique d'exploitants"
;
-
Cette situation s'explique sans doute par "l'absence d'un contrôle
réel exercé au nom de l'Etat" ;
-
La DSIN a "fortement contribué à faire évoluer
la situation par l'annonce, puis la mise en uvre d'une pratique
d'inspections sur le terrain" même si ses inspecteurs auraient
dû regarder la contamination interne des wagons ; elle a "immédiatement
informé la SNCF de la contamination externe des wagons".
Cette dernière affirmation est en contradiction totale avec
les déclarations des dirigeants de la SNCF selon lesquelles ils
n'ont eu aucune information jusqu'au début du mois de mai 1998.
Le message de Lacoste semble se résumer à "bon, c'était
le bordel, mais ne vous inquiétez pas, la DSIN est là
pour faire le ménage". En fait, la DSIN était au courant
au moins depuis novembre 1997, et n'en a pas informé ses deux
ministres de tutelle ni la compagnie de chemin de fer, ni bien sûr,
le public.
Les Verts français se déclarent "déçus et
étonnés" par le rapport Lacoste. Ils considèrent
qu'il "n'identifie pas clairement les responsabilités et les
éventuelles culpabilités".
On pourrait aussi ajouter que le rapport Lacoste ne donne aucun chiffre
sur les niveaux de contamination (à une exception près),
qu'il s'agisse de conteneurs, de wagons ou de camions. Il ne donne pas
non plus d'explication sur l'origine de cette contamination, il n'indique
pas quels pourraient être les impacts sanitaires potentiels, il
ne couvre pas les transports étrangers (un tiers du total des
transports !) arrivant à Valognes/La Hague alors qu'il avait
les données, il ne fournit pas d'explication sur les opérations
de décontamination au niveau des centrales, à Valognes
et à La Hague. Et, par dessus tout, il ne mentionne pas une seule
sanction. La suspension des transports par la SNCF reste la seule et
unique mesure restrictive de ce scandale.
Dans l'après-midi, le Premier Ministre Lionel Jospin déclare
à l'Assemblée Nationale que "l'évaluation de l'impact
sanitaire fait apparaître des niveaux de dose inférieurs aux
normes internationales". C'est tout simplement faux ! Il n'y a aucune
garantie que le seuil de 10 microSv - limite d'exposition annuelle pour
tout public pour une pratique spécifique indépendante
de l'exploitation d'une installation nucléaire fixe - n'ait pas
été dépassé. Au contraire, vu les niveaux
élevés de contamination détectés, il est
hautement probable que le public ait été exposé
à des doses de rayonnement non négligeables.
Le jeudi 14 mai 1998, la Commission Spéciale et Permanente d'Information
près l'Etablissement de La Hague (CSPI), une commission composée
d'élus locaux, de COGEMA, de représentants d'organismes
professionnels, de syndicalistes et d'associations, tient une session
extraordinaire dans une salle de l'Assemblée Nationale. Nous
sommes là avec notre équipe télé. Jean-Louis
Ricaud, patron de la division retraitement de la COGEMA et numéro
un de TRANSNUCLéAIRE, reconnaît que COGEMA avait connaissance
du problème de contamination depuis 1988. Bernard Dupraz, d'EDF,
affirme qu'EDF avait prévenu la DSIN dans une lettre datée
du 22 janvier 1998 que 35 % des transports étaient contaminés
en 1997. Il déclare aussi que ce problème n'a jamais eu
d'effet sanitaire, et que la situation s'est améliorée
depuis le premier trimestre 1998 ("seulement" 15 % des transports, au
lieu de 35 %, sont identifiés comme contaminés au-delà
de la limite, mais à des niveaux qui ne sont pas donnés).
Bernard Cazeneuve, député de la région et président
de la CSPI, se plaint de n'avoir reçu aucune information de la
part d'EDF jusque là, "une attitude inacceptable". La tension
monte. Jean-Pierre Godefroy, maire de Cherbourg, se tourne vers Dupraz
et l'invective : "Si nous sommes concernés par la santé
du public et qu'on ne nous donne pas les informations, si c'est l'exploitant
qui juge du droit de donner ou pas les informations, il y a quelque
chose qui ne tourne pas rond dans cette république, monsieur.
Ce n'est pas à vous de décider, c'est aux politiques".
Un représentant de la SNCF indique que lorsque les transports
arrivent à Valognes à 6h10, il y a alors environ 150 personnes
sur le quai de la gare de voyageurs, juste en face. Par conséquent,
les problèmes sanitaires dépassent complètement
le cadre des agents SNCF.
Nous demandons à Godefroy de sortir de la salle de réunion
pour l'interviewer. Nous lui demandons s'il sait que les transports
par camion se sont poursuivis entre Valognes et La Hague. Il n'est pas
au courant. Il retourne en réunion et pose immédiatement
la question à COGEMA. Jean-Louis Ricaud, président de
TRANSNUCLéAIRE, déclare alors que les transports par rail
sont arrêtés et que par conséquent les transports
par camion le sont également. Mensonge par "omission" caractérisé
comme nous le découvrirons plus tard.
Le lendemain, j'appelle la DSIN pour en savoir plus à propos
de ces mystérieux transports par camion. Ce n'est que vers 18
heures - un vendredi - que je finis par avoir le chef de la division
du cycle du combustible au téléphone. Des transports par
camion ? Le 13 mai ? Il n'en a pas entendu parler, et promet de me rappeler,
ce qu'il fera pour m'informer qu'il a ordonné une nouvelle inspection
à Valognes pour faire le point.
Pendant que j'essayais de joindre la DSIN, Dominique Strauss-Kahn,
ministre de l'Economie, des Finances et de l'Industrie, est au Sénat
où il répond aux questions orales sur l'information en
matière nucléaire. Apparemment, il n'a pas eu le temps
de potasser son dossier. Il mélange sans arrêt les dates
et n'apporte rien au piètre niveau d'information. Il ne manquera
pourtant pas de déclarer :"Rassurons clairement ceux qui doivent
l'être : travailleurs comme voisins, il n'y pas en cette affaire
de danger". A ce moment-là, DSK est encore plus ou moins en phase
avec la partition jouée par les autorités. Cela devient
hilarant lorsque, se posant une question à laquelle il répond
lui-même, il déclare :
"Pourquoi cette affaire est-elle aujourd'hui publique ? Parce qu'en
juin 1997, M. le Premier Ministre a décidé que la direction
de la sûreté des installations nucléaires serait
désormais chargée d'enquêtes qu'elle ne pratiquait
pas auparavant et de rendre publics les résultats de ces dernières.
Si le processus n'avait pas été modifié, on peut
craindre que cette information - à tort - ne soit demeurée
secrète au sein d'EDF et de l'administration."
Ces nouvelles enquêtes dont est chargée la DSIN et auxquelles
DSK fait allusion sont le contrôle de la sûreté du
secteur des transports nucléaires. Cependant, il n'y a aucune
ambiguïté concernant le fait que la DSIN - tout comme l'a
fait l'industrie - a attendu qu'une bande de journalistes spécialisés
franco-allemands enquête sur le problème pour publier la
moindre chose à ce sujet... le 30 avril 1998 pour la première
fois.
Après le week-end, je pars pour Cologne pour monter le film
avec Peter Winterberg. Ce n'est que le mardi 19 mai 1998, à Cologne,
en salle de montage, que nous recevons deux éléments d'information
supplémentaires : premièrement que deux wagons sont entrés
en gare de Valognes le 8 mai 1998, alors que tout le monde croyait que
les transports étaient arrêtés depuis deux jours.
Ils étaient déjà en route quand la suspension des
transports a été décidée par la SNCF le
6 mai 1998, nous dit-on. Valognes n'ayant pas d'autorisation de stockage,
les transports par camion se sont poursuivis jusqu'au 13 mai 1998 pour
évacuer les conteneurs du terminal ferroviaire. Deuxièmement,
après avoir posé plusieurs fois la question à la
DSIN, j'en ai enfin la confirmation : on a également détecté
des camions contaminés - à des niveaux non déterminés
- à l'arrivée à La Hague. Notre documentaire est
diffusé comme prévu le 19 mai 1998 au soir.
Entre-temps, en Allemagne, l'histoire est devenue une affaire gouvernementale
au plus haut niveau, et tout le monde se concentre sur une simple question
: qui savait quoi, et quand ? De nombreux reportages utilisent les images
que nous avons réalisées en Normandie.
Le 26 mai 1998, au cours du sommet franco-allemand sur l'environnement,
à Strasbourg, les ministres de l'Environnement française
et allemande publient une déclaration commune dans laquelle elles
condamnent l' "éventualité d'une contamination de personnes
non protégées constitue en soi un dysfonctionnement grave
qui doit être exclu à l'avenir". L'attitude des compagnies
d'électricité est "fermement" condamnée. La formulation
est similaire dans une lettre co-signée par les trois ministres
français de l'Environnement, de l'Industrie et de la Santé,
adressée au Premier Ministre et publiée par celui-ci le
28 mai 1998. Le transport de combustible irradié ne pourra reprendre
que site par site. EDF doit présenter un plan d'ici la fin juin
1998 sur la manière dont elle envisage la méthodologie
pour éviter toute future contamination. Détail amusant,
le communiqué de presse du Premier Ministre indique que "les
transports ont été arrêtés immédiatement"
sans préciser qu'il ne s'agissait pas d'une décision du
gouvernement, mais d'une décision qu'a imposée à
tous la SNCF.
Nous apprenons avec surprise le 3 juin 1998 que la DSIN "a donné
à EDF son accord à la reprise des transports de combustible
neuf en direction des centrales nucléaires d'EDF". Personne ne
savait qu'ils avaient été "différés" à
la suite de cette affaire... par EDF elle-même.
Un jour plus tard, le 4 juin 1998, l'OPRI envoie son "certificat de
contrôle radiologique" au terminal ferroviaire de COGEMA à
Valognes. Curieusement l'OPRI ne met pas en cause les opérations
de COGEMA. "A l'issue des travaux de nettoyage, aucune contamination
n'a été relevée, au delà des seuils de mesures"
à l'exception de traces entre les rails et dans la terre. L'OPRI
considère que les activités sur le site peuvent reprendre,
"sans restriction et sans qu'il y ait lieu de craindre une contamination
des personnels".
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