La perspective allemande
La DSIN informe officiellement pour la première fois le ministère
allemand de l'Environnement et de la Sûreté des réacteurs
des problèmes de contamination des transports le 23 avril 1998.
On ne connaît pas exactement la teneur de l'information transmise. Mais
pourquoi le ministère allemand est-il informé en même
temps que le ministère français ? Mystère. La première
information écrite est faxée de Paris à Bonn le
matin du 24 avril 1998. Et comme en France, il faudra une semaine au
ministère pour publier un communiqué de presse, le 30
avril 1998, qui ne nous apprend rien de plus que "des taches de contamination
au-delà des limites prévues par la réglementation
internationale ont été identifiées par COGEMA sur
le sol d'un wagon qui transporte des conteneurs de combustible irradié."
Il ajoute "selon la DSIN, des taches de contamination ont également
été détectées dans le cas de certains transports
provenant de centrales nucléaires allemandes". On retrouve le
même type de langage que celui de la DSIN dans son communiqué
du même jour : pas de chiffres, pas d'informations de fond.
Le 12 mai 1998, des représentants du ministère allemand
de l'Environnement rencontrent des représentants de la DSIN à
Paris. On fournit alors aux officiels allemands des chiffres détaillés
sur les transports réalisés en 1998 et 1997. Les valeurs
sont très élevées, comme l'explique la ministre
dans un communiqué de presse daté du 13 mai 1998 : "en
1997, 55 transports ont eu lieu entre des centrales allemandes et la
COGEMA. Dans onze cas concernant 6 centrales allemandes (Isar, Philippsburg,
Grohnde, Grafenrheinfeld, Brunsbüttel et Stade) des niveaux de
contamination anormalement élevés ont été
notés. Dans six cas, on a mesuré ce que l'on appelle des
"points chauds" de la taille d'une pièce avec des activités
maximales allant jusqu'à 13.400 Bq/cm2 sur les wagons à
des endroits qui ne sont pas accessibles pendant le transport." Pour
la totalité de cette surface cela donne 4.000.000 de Bq ! En
1998, on a également constaté deux autres cas de contamination
du sol de wagons atteignant jusqu'à 10.000 Bq/cm2 (voir Chiffres
du mois).
Lorsque Lacoste présente son rapport à la presse le 13
mai 1998, il déclare que des niveaux maximum de 8.000 Bq/cm2
ont été identifiés, "un point tout à fait
singulier qui doit correspondre à une particule (...). Le point
suivant doit être à 1.500 Bq/cm2". Lacoste fait cette déclaration
24 heures après avoir transmis des chiffres qui montrent que
ce niveau n'est ni un maximum ni aussi exceptionnel qu'il le prétend.
Dire que c'est parce que les niveaux plus élevés concernaient
des wagons provenant de centrales allemandes n'est pas convaincant du
tout. Toutes ces valeurs ont été mesurées sur le
site de Valognes, en France. De façon surprenante, la ministre
allemande de l'Environnement "partage le point de vue de l'autorité
de sûreté française DSIN que le dépassement
en partie significative de la limite des 4 Bq/cm2 ne conduit pas à
des conséquences sanitaires pour le public". Mais cette affirmation
se base sur le fait que la contamination est située à
un endroit qui n'est pas accessible pendant le transport. Vu qu'il s'agit
de contamination et de particules non fixées et que tout est
conçu pour que la circulation d'air autour du conteneur permette
une évacuation optimale de la chaleur du wagon, on ne peut garantir
que la contamination n'a pas atteint l'extérieur. En fait, une
part importante (10 sur 44, soit près de 25 %) des wagons arrivant
à Valognes en provenance des centrales françaises était
également contaminée sur la surface externe. Il est assez
probable que les cas de contamination sur les surfaces externes n'aient
pas été détectés par hasard, mais, en d'autres
termes, vu le faible nombre d'échantillons par wagon (17), il
semble plutôt que de nombreux endroits contaminés n'ont
simplement pas été identifiés. En tout état
de cause, Angela Merkel, la ministre allemande de l'Environnement, interdit
tout transport vers La Hague dans un premier temps, puis vers Sellafield
et les sites intermédiaires de stockage de Gorleben et d'Ahaus
jusqu'à ce qu'une enquête sur les circonstances de ces
contaminations soit faite.
Le 19 mai 1998, la ministre fédérale de l'Environnement
rencontre les ministres de l'Environnement des Länder. On s'aperçoit
que plusieurs cas de transports de combustible irradié en provenance
d'Allemagne ont été identifiés comme contaminés
à l'usine de retraitement de Sellafield, en Grande-Bretagne.
Le lendemain, une audition à la- quelle participent entre autres
des hauts responsables des compagnies d'électricité, les
transporteurs Cargo + Services et NTL (Nuklear Transportleistung), des
représentants de différents ministères et l'Office
fédéral de radioprotection, se tient au ministère
de l'Environnement. En sortant de la réunion, Angela Merkel est
visiblement furieuse. Les compagnies viennent d'admettre qu'elles étaient
au courant du problème depuis le milieu des années quatre-vingt,
sans en avoir informé les autorités. Merkel insiste dans
un communiqué de presse sur le fait que "cette attitude a été
fermement critiquée par les ministres de l'Environnement et des
Transports". Les compagnies sont informées que tout transport
de combustible irradié est suspendu jusqu'à nouvel ordre.
Merkel note aussi que "l'information n'a pas été fournie
par les autorités françaises pour des raisons qui ne sont
pas à êtres commentées par le ministère fédéral
de l'Environnement".
Alors que l'on ne sait pas exactement quand EDF a été
informée pour la première fois par COGEMA et que quasiment
rien n'a été publié, on a maintenant la preuve
que les compagnies allemandes étaient au courant depuis longtemps.
Les exploitants de centrales nucléaires en Basse-Saxe, par exemple,
étaient parfaitement au courant de l'histoire depuis 15 ans :
-
entre 1984 et 1989, au moins 8 transports provenant de la centrale
d'Unterweser avait été identifiés comme contaminés
à Valognes, les conteneurs entre 7,4 Bq/cm2 et 74 Bq/cm2
et les wagons entre 14,8 Bq/cm2 et 7,400 Bq/cm2, soit déjà
près de 2.000 fois la limite ;
-
en 1990, des niveaux de contamination allant jusqu'à 3.700
Bq/cm2 avaient été mesurés sur 3 wagons ;
- entre 1991 et 1996, sur 12 transports (9 emballages et 4 wagons)
provenant de la centrale de Stade, des niveaux de contamination atteignant
entre 10 et 150 Bq/cm2 pour les emballages et 30 et 3.000 Bq/cm2 pour
les wagons avaient été mesurés.
La protestation générale concernant les dissimulations
est sans commune mesure avec ce qui se passe en France. Le porte-parole
du syndicat de policiers, Konrad Freiberg, a qualifié l'industrie
nucléaire de "cartel de menteurs (...) qui a conduit la démocratie
droit au mur". La pression que subit Merkel est énorme. Elle
n'a aucun moyen de s'en sortir : soit son administration était
au courant des problèmes de contamination sans le rendre public,
soit la surveillance et le contrôle sur ce secteur sont tellement
inefficaces que ses fonctionnaires ne savaient pas.
Le 27 mai 1998, Merkel intervient devant la commission de l'environnement
du Bundestag et présente un rapport de 25 pages ainsi que plusieurs
centaines de pages de données sur les mesures de contamination.
Le rapport reconnaît que la limite de contamination surfacique a été
déterminée pour des raisons de santé publique,
et dérivée des recommandations de l'AIEA (Agence Internationale
de l'Energie Atomique) : "les limites sont des valeurs préventives
qui ont été fixées pour limiter la radioactivité,
en particulier sur des surfaces accessibles et que l'on peut toucher,
pour la protection des personnes qui manipulent les colis quotidiennement".
Lacoste, après avoir prétendu dans un premier temps que
cette limite de 4 Bq/cm2 correspondait au plus faible niveau de contamination
mesurable (ce qui est techniquement faux), continue, en parfaite harmonie
avec EDF et COGEMA, d'utiliser l'expression "seuil de propreté".
Le rapport de Merkel est un acte d'accusation envers les compagnies
d'électricité. On y apprend que le Bureau Fédéral
des Chemins de Fer (EBA) a entrepris des enquêtes judiciaires
concernant la responsabilité des compagnies impliquées.
La ministre n'exclut pas des répercussions juridiques.
Le 27 mai 1998, toujours, le Groupe Vert au Parlement introduit une
proposition de résolution qui demande la démission de
la ministre de l'Environnement et le retrait de la reconnaissance de
"fiabilité" (une condition préalable pour obtenir
une autorisation dans le cadre de la Loi Atomique allemande) délivrée
aux transporteurs. Les Verts demandent également l'interdiction
du retraitement et la mise en place d'un plan de sortie du nucléaire.
Le 3 juin 1998, l'Office régional de l'Environnement à
Darmstadt informe le ministre de l'Environnement du Land de Hesse qu'il
a découvert sur le site de la gare de Darmstadt un point chaud
de 50.000 Bq/cm2 sur le radier d'un camion de transports de combustible
irradié de COGEMA. C'est le taux le plus élevé
que l'on ait mesuré jusqu'à présent, mais malheureusement,
probablement pas encore le maximum.
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