Premier trimestre 2001
Commission
Française du Développement Durable : "L'option MOX
n'est pas équitable pour les générations futures"
WISE-Paris, le 21 mars 2001
[Mise en ligne le 22/03/2001]
Dans un avis, rendu public le 28 février
2001 et pratiquement passé sous silence par les médias,
la Commission Française du Développement Durable (CFDD)
estime que le retraitement nucléaire n'a pas de fondement économique
et que "l'option MOX n'est pas équitable pour les générations
futures". En outre, la CFDD, placée auprès du Premier
Ministre, estime que "la maîtrise de l'énergie
apporte un gain considérable qu'aucune filière - nucléaire,
gaz, énergies renouvelables - ne peut remplacer".
Cet avis délivré par la CFDD tire
les enseignements du Rapport dit "Charpin-Dessus-Pellat" d'Etude
économique prospective de la filière électrique
nucléaire. La Commission se prononce en particulier sur
le manque d'efficacité du choix du retraitement : "Un seul
cycle de retraitement du MOX ne réduit la consommation d'uranium
naturel que de l'ordre de 5 % et la production de transuraniens (plutonium
et actinides mineurs) de 12 à 15 %. La quantité de déchets
dangereux n'est donc que faiblement diminuée par l'opération."
La CFDD estime par ailleurs que le besoin de stockage du MOX irradié
pour quelques 150 ans, soit trois fois plus longtemps que les combustibles
à l'uranium conduit à des conséquences inacceptables
pour les générations futures.
Et les auteurs ne manquent pas de souligner leur
étonnement face au fait que la publication des résultats
de l'étude Charpin-Dessus-Pellat, il y a déjà
plus de huit mois, n'a reçu aucune suite du côté
gouvernemental.
Veuillez trouver ci-dessous le texte intégral
de l'Avis de la CFDD.
Pour plus d'information :
Commission française du développement durable (CFDD)
Président : Jacques Testart
20, avenue de Ségur 75 302 PARIS 07 SP
Tél : 01 42 19 17 79
Fax : 01 42 19 17 90
E-mail: cfdd@environnement.gouv.fr
Site : http://www.environnement.gouv.fr/ministere/comitesconseils/cfdd-fiche-descriptive.htm#hautpage
Commission Française
du Développement Durable
Avis No. 2001-05 (Février
2001)
Sur le Rapport "Charpin - Dessus - Pellat"
ETUDE ECONOMIQUE PROSPECTIVE DE
LA FILIERE ELECTRIQUE NUCLEAIRE
Une étude économique prospective de la filière
électrique nucléaire a été réalisée
à la demande du Premier ministre et rendue publique le 28 juillet
2000. Partant du parc nucléaire existant en France et de la
nécessité d'envisager l'évolution du système
de production électrique, elle révèle que le
retraitement du combustible nucléaire irradié en vue
de le recycler n'est pas efficace au regard du traitement des déchets,
ni justifié sur le plan économique.
Le gouvernement doit réagir
aux rapports qu'il commande
Le gouvernement n'a donné actuellement aucune suite à
ce rapport. La CFDD se réjouit certes que gouvernement et Parlement
soient à l'origine de multiples rapports, mais elle déplore
que les commanditaires n'aient pas l'obligation d'organiser des
débats autour de ces rapports ou d'indiquer quelles conséquences
ils en tirent en termes de politiques publiques. La CFDD estime
en effet crucial de permettre à une opinion publique dûment
informée en matière de politique énergétique,
de faire valoir ses attentes à l'égard du monde qu'elle
souhaite léguer à sa descendance.
Une bonne méthode d'élaboration
pour un rapport sur une question conflictuelle
La CFDD a été vivement intéressée par
la méthode de travail suivie par les auteurs du rapport qui
n'avaient jamais caché leurs divergences sur une question évidemment
conflictuelle. Cette méthode pourrait être suivie
pour d'autres questions controversées. Les auteurs ont
dans un premier temps rassemblé des données qu'ils ont
soumises à la critique de chacun. Une fois l'accord obtenu
sur des données physiques ou économiques non contestées,
ils se sont entendus sur les règles de confection de scénarios,
acceptant d'avance les résultats inattendus auxquels ils pourraient
aboutir, et n'ont pas préconisé de solutions, sachant
qu'ils n'auraient pu se mettre d'accord, in fine, sur des conclusions.
Il en est résulté la production d'une base factuelle
large, qui regroupe éléments techniques et économiques
sur lesquels un accord a pu être trouvé. Cette méthode
a l'avantage de donner au pouvoir politique des éléments
non contestés sur lesquels il est libre de prendre des décisions
informées par les experts sans que le contenu ne lui en soit
dicté. En revanche, la CFDD regrette que d'autres éléments
soient passés sous silence, particulièrement de nombreuses
externalités, négatives ou positives : risque d'accident
majeur, risque de dissémination, coûts de surveillance
des déchets, évaluation des éventuelles subventions
qui ont été fournies à la filière nucléaire,
signification pour la société, modes de vie, emploi,
etc.
Les coûts liés au
parc existant n'appartiennent pas qu'au passé
Le rapport évalue les coûts liés au parc existant
(58 centrales) en tenant compte de la durée de vie des centrales,
de leur qualité d'usage (coefficients d'utilisation, de disponibilité,
etc.) et de la poursuite, du renforcement ou de l'arrêt des
procédures de retraitement et recyclage du combustible irradié.
Il apparaît, contrairement à ce qui était généralement
avancé, que les coûts d'exploitation des centrales
nucléaires représentent une part élevée
des coûts cumulés (43%) alors que le coût du
démantèlement est relativement faible (de l'ordre
de 5 à 6%).
L'intérêt du retraitement
est discutable
Depuis l'arrêt en 1997 de Superphénix (qui brûlait
du plutonium), le plutonium issu du retraitement des combustibles
usés sert à fabriquer du MOX (mélange d'oxydes
d'uranium et de plutonium) utilisé comme combustible dans certains
réacteurs, aux côtés de l'uranium enrichi. Le
rapport démontre la faible efficacité de cette option
retraitement - recyclage, le MOX n'étant économiquement
recyclable qu'une fois. La seconde fois, le coût du retraitement
devient trop élevé. Ensuite, la quantité de poisons
dans le combustible irradié rend techniquement inenvisageable
tout nouveau recyclage. Or, un seul cycle de retraitement du MOX ne
réduit la consommation d'uranium naturel que de l'ordre de
5% et la production de transuraniens (plutonium et actinides mineurs)
de 12 à 15%. La quantité de déchets dangereux
n'est donc que faiblement diminuée par l'opération.
Par ailleurs, l'avantage financier de l'économie d'uranium
ne compense pas le coût du recyclage. Chaque tonne de transuraniens
évitée en poursuivant le retraitement au-delà
de 2010 coûte 0,4 milliard de francs. Au total, le retraitement
coûtera environ 40 milliards à la France pour éviter
de produire de l'ordre de 100 tonnes de transuraniens sur un total
d'environ 500 tonnes prévues pour 2050 (à la fin
de vie du parc).
Enfin, le rapport révèle une différence majeure
entre la gestion de l'uranium (UOX) irradié et celle du MOX
irradié. Avant de stocker ces déchets de façon
définitive, il faut les entreposer - et les surveiller - dans
des piscines. Or, l'UOX doit être entreposé 50 ans avant
de pouvoir être stocké alors que le MOX doit être
entreposé 150 ans. De ce fait, si l'on entrepose à partir
de 2020, il faut s'organiser jusqu'en 2070 pour l'UOX et jusqu'en
2170 pour le MOX, ce qui représente un changement d'échelle
de difficultés au plan de l'organisation.
Sur la base de ces résultats, la CFDD relève
trois éléments
1) L'étude économique prospective de la filière
électrique nucléaire prouve que le discours du Ministère
de l'industrie et de la compagnie générale des matières
nucléaires (Cogema), qui prétend que le retraitement
divise par six la quantité de déchets générée,
n'est pas exact. Le gouvernement dispose ainsi, depuis huit mois,
d'un rapport qui contredit sa justification officielle de poursuivre
le retraitement.
2) La CFDD juge que l'option MOX n'est pas équitable pour
les générations futures car elle leur impose une gestion
technique délicate de déchets sur une période
de temps trois fois plus longue que pour l'option UOX (sans recyclage).
3) Cette option UOX, plus facile à gérer, économise
environ 40 milliards de francs d'ici 2050 avec comme seul inconvénient
une production légèrement plus forte de transuraniens.
La CFDD estime que cette donnée très intéressante
devrait être portée à la connaissance du public
pour qu'il puisse, sur cette base, faire valoir son opinion sur le
bien fondé de poursuivre le retraitement.
Sept scénarios, une
conclusion : favoriser les économies d'énergie
La seconde partie du rapport compare sept avenirs énergétiques
fixés à l'horizon 2050 pour tenir compte de l'inertie
du parc. Sur la base d'une hypothèse commune de croissance
économique (2,3% du PIB de 1998 à 2020 et 1,6% de 2020
à 2050), sept scénarios (trois pour une demande énergétique
haute, quatre pour une demande basse) se distinguent sur le choix
des filières (nucléaire, gaz, énergies renouvelables).
Dans les scénarios nucléaires, différents types
de réacteurs et de combustibles sont envisagés. Le rapport
décrit les flux de combustibles et de déchets que chaque
scénario engendrerait et les gestes techniques qu'il impliquerait,
et présente un calcul des coûts cumulés à
divers taux d'actualisation.
Une seule donnée économique significative émerge
de cette évaluation : en permettant une basse consommation
d'électricité, une forte maîtrise de la demande
entraînerait une économie de l'ordre de 15 à 20%
de la consommation, soit 15 milliards de francs par an, quel que soit
le prix du gaz naturel. En outre, le coût de l'électricité
au kWh des scénarios " basse demande d'électricité
" est plus faible que celui des scénarios " haute demande d'électricité
". Autrement dit, la maîtrise de l'énergie apporte
un gain considérable qu'aucune filière - nucléaire,
gaz, énergies renouvelables - ne peut remplacer.
Nucléaire et effet de serre
On présente généralement le nucléaire
comme la solution permettant de réduire les émissions
de CO2, donc l'effet de serre ; le faire de manière aussi réductrice
revient à oublier de prendre en compte les problèmes
liés au stockage des déchets. Pour sortir de ce schéma
implicite, les auteurs du rapport ont proposé une méthode
que la CFDD juge intéressante : valoriser la tonne de déchets
nucléaires hautement radioactifs évitée durant
la période 2000-2050, comme on valorise la tonne de gaz carbonique
évitée, dans le cadre des accords de Kyoto à
travers la mise en place d'un mécanisme d'échange, "
les permis négociables ". Cette approche permet une comparaison
plus juste des filières fossile et fissile. Sans ce parallèle,
l'option nucléaire bénéficie d'un avantage comparatif
que les nuisances liées au cycle du combustible nucléaire
ne justifient pas.
Retour
au sommaire