Quatrième trimestre 2002
COGEMA
passe à la centrifugation et enterre la technologie de l’enrichissement
de l’uranium par diffusion gazeuse
Après l’abandon de l’enrichissement
par voie chimique et par laser, c’est le troisième échec
d’une filière d’enrichissement isotopique sélectionnée
par l’industrie nucléaire française.
WISE-Paris, le 18 octobre 2002
[Mise en ligne le 18/10/2002]
C’est à travers sa filiale COGEMA que
le groupe français AREVA a signé avec le consortium anglo-germano-néerlandais
URENCO, le 9 octobre 2002, un ‘memorandum of understanding’
ou protocole d’entente portant sur la « conception et
[la] construction d’équipements et d’installations
de centrifugation, ainsi que sur la Recherche et Développement
en matière de production d’uranium enrichi par centrifugation,
à des fins de fabrication de combustible nucléaire
». (1)
Cette déclaration commune d’intention
signe, en d’autres termes, la programmation de mise à l’arrêt
de l’usine d’enrichissement par diffusion gazeuse, Georges
Besse, exploitée par Eurodif, filiale de COGEMA, située
à Pierrelatte.
Eurodif, qui a démarré sa production
en 1979 et a été mise en service industriel en juin 1982,
emploie environ 1.150 personnes et produit près de 25 % de l’uranium
enrichi mondial. Elle est détenue à 59,653 % par COGEMA,
dont 15 % via la société Sofidis (2),
10 % par l’Iran via Sofidis également, 11,111 % par Enusa
(Espagne), 11,111 % par Synatom (Belgique) et 8,125 % par Enea (Italie).
En 2001, l’usine a produit 2.165 tonnes d’UF6 enrichi à
partir de 18.194 t d’UF6 naturel fourni par l’usine Comurhex
(100 % COGEMA) de Pierrelatte (3). L’usine
met en œuvre 1.400 modules d'enrichissement en cascade, répartis
en 70 groupes de 20 modules regroupés dans des locaux confinés.
Le principe de l'enrichissement par voie gazeuse consiste à faire
diffuser un grand nombre de fois l'UF6 gazeux à travers des parois
poreuses appelées « barrières de diffusion ».
Ces barrières laissent passer de façon préférentielle
l'isotope 235 de l'uranium contenu dans le gaz, augmentant ainsi, à
chaque passage, la proportion de cet isotope fissile dans l'UF6.
Il n’existe en octobre 2002, plus qu’une
seule autre usine d’enrichissement par diffusion gazeuse de l’ampleur
d’Eurodif (4). Il s’agit de l’usine
de Paducah détenue par l’US Enrichement Corp (USEC) située
dans le Kentucky, USA. Eurodif affiche une capacité nominale
de 10,8 millions d’unités de travail de séparation
(UTS) contre 11,3 millions à Paducah. La troisième usine
ayant opéré la diffusion gazeuse a été fermée
le 11 mai 2001 ; elle était située à Portsmouth
dans l’Ohio, était également exploitée par
l’USEC et totalisait 7,4 millions d’UTS. La capacité
mondiale d’enrichissement par diffusion gazeuse se situe donc
à 23 millions d’UTS.
Le reste de la capacité mondiale d’enrichissement
d’uranium correspond à une technique aussi ancienne que
la diffusion gazeuse, dite centrifugation. Ce procédé
utilise l'action de la force centrifuge sur de l'UF6 gazeux contenu
dans un récipient tournant à grande vitesse autour d'un
axe. L'intensité des forces centrifuges étant proportionnelle
à la masse des corps, les atomes d'uranium 238 sont chassés
vers la périphérie. Le gaz au centre du récipient
est enrichi en uranium 235 tandis que le gaz près de la paroi
est appauvri. La capacité mondiale d’enrichissement par
centrifugation est de l’ordre de 22,5 millions d’UTS, répartie
entre Minatom en Russie (15 millions d’UTS), le Japon (2,65 millions
d’UTS), la Chine (1 million d’UTS) et URENCO (2,3 millions
d’UTS à Capenhurst en Grande Bretagne, 1,35 millions d’UTS
à Gronau en Allemagne et 1,6 millions d’UTS à Almelo
aux Pays-Bas). Il est à noter que la taille des usines d’enrichissement
par centrifugation est bien inférieure à celledes usines
utilisant le procédé de diffusion gazeuse, dont la plus
grande, située en Russie à Ekaterinburg, atteint 7 millions
d’UTS. Le consortium URENCO, détenu à 33 % par BNFL,
33 % par Ultracentrifuge Nederland BV (détenu à 98,9 %
par le gouvernement néerlandais) et 33 % par Uranit GmbH (50
% Nukem et 50 % E.On AG), emploie 1.726 personnes et a fourni plus de
4,8 millions d’UTS en 2001.
Il paraît étonnant, en première
approche, que COGEMA projette de se départir d’une capacité
de production qui lui assure 25 % du marché mondial de l’enrichissement,
qui se situait en 2001 à environ 35 millions d’UTS. COGEMA
n’a pas précisé de date pour la fermeture de l’usine
Georges Besse, mais une projection de l’offre et de la demande
mondiale de services d’enrichissement, produite par URENCO en
mai 2001, montre une fermeture de l’usine vers 2007-2008, alors
que la demande croit lentement jusqu’à 39 millions d’UTS
en 2010 (5). Il faut savoir cependant que l’usine
avait initialement été prévue pour fonctionner
jusqu’en 2000, et qu’elle a fait l’objet, à
partir de 1999, d’une réévaluation de sûreté,
qui a été examinée le 25 octobre 2000 en Groupe
permanent d'experts pour les laboratoires et les usines (6).
Les conclusions générales du groupe permanent d’experts
semblent à priori positives, mais certains dossiers relatifs
à la sûreté de l’usine restent en suspens.
En effet, l’Autorité de sûreté nucléaire
a engagé un certain nombre d’actions correctives (7),
mais elle a surtout réclamé à COGEMA des études
approfondies sur trois points relatifs à la sûreté
de l’installation : la tenue au séisme, la réévaluation
du risque lié à la chute d’avion et le risque de
criticité. Depuis décembre 2001, et d’après
les informations rendues publiques par la DGSNR et COGEMA, les études
de sûreté concernant le risque de chute d’avion et
le risque de criticité n’ont toujours pas été
remises à l’autorité de sûreté.
La signature du protocole d’entente avec URENCO
correspond en tout cas à un véritable aveu d’échec
de la filière diffusion gazeuse. Avec la décision de basculer
sa branche enrichissement vers le procédé de centrifugation,
COGEMA désavoue le procédé de diffusion gazeuse,
beaucoup plus gourmand en énergie que la centrifugation. L’usine
Eurodif qui utilise aujourd’hui de l’ordre de 20 TWh ou
plus par an (selon le taux de production), soit environ la production
annuelle de trois à quatre réacteurs nucléaires
de 900 MW, pourrait se voir remplacée par une installation utilisant
10 à 40 fois moins d’électricité (8).
Le gain économique pour COGEMA paraît évident. La
perte d’EDF, qui se trouve déjà en surcapacité,
aussi.
En décidant de passer à l’enrichissement
par centrifugation, COGEMA désavoue également deux procédés
développés par le CEA, Chemex et SILVA. Au total, ce sont
7,634 milliards de francs courants (environ 1,15 milliards d’Euros)
qui auront été dépensés par le CEA entre
1973 et 1996 pour la recherche et développement sur la séparation
isotopique et l’enrichissement, soit essentiellement la diffusion
gazeuse, Chemex et SILVA. Ce chiffre représente environ 30 %
du budget du CEA consacré sur la période à la R&D
sur le cycle du combustible, à savoir 25,634 milliards de francs
(9) (presque 4 milliards d’Euros).
Le premier, procédé chimique, consistait
en des échanges répétés entre une phase
aqueuse d'uranium trivalent et une phase organique d'uranium tétravalent.
Les solutions étaient préparées en utilisant l'uranium
naturel et non l'UF6. Le procédé ne pouvait pas en pratique
être utilisé pour la production d'uranium hautement enrichi.
Ce programme s'est déroulé dans les années 80 à
Saclay et à Pierrelatte notamment, mais surtout au centre d’études
nucléaires du CEA à Grenoble où trois installations
pilotes ont opéré jusqu’en 1988, date à laquelle
le CEA a mis fin à ce programme.
Le deuxième procédé, la Séparation
Isotopique par Laser sur la Vapeur Atomique de l’uranium (SILVA),
a également connu sa phase de développement dans le courant
des années 80. Dans ce procédé, l'uranium métal
est vaporisé et des faisceaux laser éclairent cette vapeur
et ionisent sélectivement l'uranium 235, qui est collecté
sur des plaques chargées négativement. L'uranium 238,
encore neutre, se condense sur le toit du séparateur. Le CEA
qui exploite deux pilotes du procédé dans son centre de
Saclay respectivement depuis 1987 et 1996, doit, selon un contrat signé
avec le gouvernement en janvier 2001, terminer ses travaux sur SILVA
d’ici la fin 2003, pour se concentrer sur l’enrichissement
par ultra-centrifugation. Pourtant, en 1996, le programme SILVA représentait
94 % des 488 millions de francs de budget du CEA alloué cette
même année à la R&D sur l’enrichissement.
De fait, les démonstrations des différents aspects du
procédé menées par le CEA et COGEMA en 1996 et
1997, qui devaient permettre à COGEMA de prendre une décision
industrielle en l’an 2001 semblent avoir conduit à l’échec,
et l’intention de COGEMA de mettre en service une installation
pilote dès l’an 2010 paraît aujourd’hui enterrée.
Tout comme la filière EURODIF.
Notes :
- AREVA, « URENCO et AREVA signent un
Memorandum of Understanding dans le domaine de la technologie de l'enrichissement
de l'uranium par centrifugation », 9 octobre 2002
http://www.arevagroup.com/areva/areva.nsf/VPressRoompubFr/D516A59ADC611394C1256C4D004FA46D?opendocument
- Sofidis, crée par accord franco-iranien
le 23/02/1975, participe pour 25 % du capital d’Eurodif et est
détenue à 60 % par COGEMA et à 40 % par l’Organisation
de l’Énergie Atomique de l’Iran, OEIA
- DSIN, Rapport Annuel 2001
- La Chine possède également une petite
usine d’enrichissement par diffusion gazeuse d’une capacité
de 0,9 millions d’UTS située à Lanzhou
- M Lenders, « Uranium Enrichment by Gaseous
Centrifuge », URENCO Ltd, Deutsches Atomforum Annual Meeting
on Nuclear Technology 2001, 16 mai 2001, Dresden. http://www.urenco.com/pdf/atomforum_May_2001.pdf
- Décision DSIN/FAR/SD1/n°11244/2000 du
26 décembre 2000 : Société EURODIF - Usine de
diffusion gazeuse du Tricastin. Demandes formulées à
la suite de la réévaluation de la sûreté
de l'installation après 20 ans de fonctionnement
http://www.asn.gouv.fr/data/information/decision7.asp
- Notamment le respect des masses minimales liées
au transport, le remplacement du réservoir de secours et la
palliation à des fuites sur les échangeurs
- URENCO op. cit. URENCO présente des chiffres
de 2 200-2 500 kWh/UTS pour la diffusion gazeuse contre 50-240 kWh/UTS
pour la centrifugation
- M. Schneider et al., « Research and Development
Expenditure on Nulcear Issues in France : 1960-1996 »,
WISE-Paris pour Energy Services, Lohmar, Allemagne, février
1998
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