Premier trimestre 2002
Les
retombées des essais nucléaires : les français moins
sensibles que les américains ?
WISE-Paris, le 14 mars 2002
[Mise en ligne le 14/03/2002]
Les retombées radioactives dues aux essais
nucléaires atmosphériques américains, russes et
britanniques pourraient être la cause de 80 000 cancers aux
Etats-Unis dont 15 000 cancers fatals pour les résidants
américains nés entre 1951 et 2000. Cest ce quannonçait
lIEER (Institute for Energy and Environmental Research) (1)
dans un communiqué de presse du 28 février 2002, se basant
sur une étude du National Cancer Institute (NCI) et les Centers
for Disease Control and Prevention (CDC) pour le Gouvernement américain
(2), datée daoût 2001, et rendue
publique seulement le 28 février 2002.
Le rapport qui étudie leffet sur les
populations des tests américains menés aussi bien sur
le territoire national que dans les îles du Pacifique, et inclut
limpact de certains essais soviétiques et britanniques,
montre que des points chauds (« hot spots »)
liés à ces tests peuvent se trouver à plusieurs
milliers de kilomètres des sites où eurent lieu les explosions
nucléaires. Cette étude, demandée en 1998 par le
Congrès américain, fait suite à une étude
en 1997, par le National Cancer Institute sur la dispersion et lexposition
des populations américaines à liode-131. Létude,
dun montant de 1,85 millions de dollars, a nécessité
deux ans de mesures disotopes radioactifs sur lensemble
du territoire des Etats-Unis et lassociation de simulateurs informatiques
complexes concernant notamment les mécanismes atmosphériques.
Les essais nucléaires atmosphériques
à eux seuls, bien quils aient été bannis
en 1963, auraient déjà causé près de 22 000
cancers dont la moitié fatals (incluant 1 100 leucémies
fatales), dus à des expositions externes. Plusieurs milliers
dautres seraient attribuables à des expositions internes
par inhalation ou absorption de nourriture contaminée, et incluraient
notamment 550 leucémies fatales et 2 500 cancers de la thyroïde.
Arjun Makhijani, directeur de lIEER, affirme que dans certains
cas, lexposition denfants de fermiers, engendrée
par labsorption de lait de chèvre dans les années
50, dans certaines régions, serait comparable aux pires expositions
denfants enregistrées après laccident de Tchernobyl
en 1986.
La publication de ce rapport fait grand bruit aux
Etats-Unis où lon suspecte à la fois le Gouvernement
américain davoir volontairement retardé la publication
de ce rapport et caché pendant de longues années les effets
potentiels des essais nucléaires sur la santé des populations,
et où on lapplaudit en même temps pour son effort
dhonnêteté. Les regards se portent également
à létranger, et Arjun Makhijani souligne, «
il est maintenant temps pour les populations des pays possédant
des armes nucléaires de réclamer la vérité
à leur gouvernement ».
Quid de limpact des essais nucléaires
français ?
Hasard du calendrier, le député Christian
Bataille et le sénateur Henri Révol ont publié,
en décembre 2001, un rapport provisoire (3)
sur limpact des essais nucléaires effectués par
la France entre 1960 et 1996. Le rapport étudie les trois principaux
sites dessais nucléaires français, lun situé
à Hamoudia en Algérie, et les deux autres situés
en Polynésie à Mururoa et Fangataufa. Le rapport français
se veut beaucoup plus rassurant que le rapport américain.
Les essais atmosphériques menés en
Algérie auraient une incidence faible, 97% des 8 000 personnes
ayant participé aux tirs et contrôlées auraient
reçus des doses inférieures à 5 mSv, et les six
valeurs les plus élevées seraient comprises entre 50 et
100 mSv. Par contre, un incident survenu lors du tir souterrain Beryl,
le 1er mai 1962, aurait engagé des doses de 200 à 600
mSv pour 12 personnes, de 100 à 200 mSv pour 37 personnes, de
50 à 100 mSv pour 50 personnes, de 5 à 50 mSv pour 224
personnes et des doses inférieures à 5 mSv pour 1662 personnes.
Au total, les essais souterrains menés en Algérie auraient
engendré chez le personnel des doses supérieures à
5 mSv pour 581 personnes, dont près de la moitié due à
lincident Beryl. Concernant limpact sur les populations
locales, le rapport ne fait part daucun détail, jugeant,
contrairement au rapport américain, que léloignement
des zones de tir était suffisant à garantir un impact
négligeable. Cela semble dautant plus étonnant lorsquon
sait que le panache engendré par laccident Beryl a atteint
une hauteur de 2 600 m, et que ses effets directs ont pu être
enregistrés sur une distance dau moins 600 km.
Concernant les essais atmosphériques polynésiens,
le rapport rassure, « les résultats du suivi médical
assuré par le CEA ont fait lobjet dune enquête
sanitaire qui a porté sur [
] 3 % de la population polynésienne
de lépoque. Il nen est ressorti aucun risque sanitaire
spécifique ». Concernant les essais souterrains, lincidence
est estimée négligeable, à part une poignée
de cas touchant au personnel du Centre dExpérimentation
du Pacifique, soit sept cas dépassant le « norme
annuelle travailleur » de 50 mSv. Concernant limpact
sur les populations de la Polynésie, les doses reçues
resteraient partout en deçà de 5 mSv, mais létude
note une incidence anormale de cancer des poumons, du col de lutérus
et de la thyroïde chez les femmes. Seule lincidence du cancer
de la thyroïde, 5 fois supérieure en Polynésie quen
métropole, est finalement retenue par létude comme
pertinente, sans toutefois faire lobjet de létablissement
dun lien direct avec les essais nucléaires français.
Contrairement à létude américaine,
le rapport français se borne à une estimation statistique
des doses reçues essentiellement par les personnels ayant participé
aux essais nucléaires français. Cependant, les fourchettes
de dose livrées dans le rapport permettent destimer, au
mieux pour le personnel, limpact en termes de mortalité
quont pu avoir les essais français. En se basant sur la
probabilité de 5 % par homme.Sv dobtenir un cas mortel,
chiffre extrait de la CIPR-60 (4), on peut estimer
que les essais en Algérie ont pu provoquer statistiquement entre
0,7 et 3,1 cas mortels, et les essais en Polynésie entre 0,25
et 1,2 cas mortels, soit un total compris entre 0,95 et 4,3 cas mortels
chez le seul personnel ayant participé aux séances de
tir français.
Enfin le rapport étudie les essais nucléaires américains,
russes et britanniques en soulignant, comme dans le rapport américain,
limpact élevé des tirs effectués par les
deux premiers pays. Il faut cependant noter que la France arrive en
troisième position en ce qui concerne le nombre de tirs totaux
effectués (210), loin derrière les Etats-Unis (1 127)
et lex-URSS (969). Le retard semble encore plus grand dans la
manière daborder limpact potentiel des tirs et les
moyens mis en uvre pour le déceler. Sil existe une
différence dun facteur cinq entre la France et les Etats-Unis
quant au nombre de tirs, leffet calculé est quatre ordres
de grandeur plus faible dans le cas français. Les bombes françaises
seraient-elles moins efficaces ?
Notes :
- IEER, http://www.ieer.org/comments/fallout/pr0202.html
- CDC/NCI, « Progress Report to Congress:
A Feasibility Study of the Health Consequences to the American Population
of Nuclear Weapons Test Conducted by the United States and Other Nations
», 2002
- C. Bataille, H. Révol, « Les incidences
environnementales et sanitaires des essais nucléaires effectués
par la France entre 1960 et 1996 », Office Parlementaire
dÉvaluation des Choix Scientifiques et Technologiques,
décembre 2001
- 1990 Recommandations of The International Commission
on Radiological Protection, CIPR, Publication 60, Pergamon Press,
1991
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