Troisième trimestre 2002
Cattenom
reste préoccupant
pour l'exploitant de la centrale, et
pour le Luxembourg voisin
La centrale française de Cattenom, en Moselle,
a connu entre 2000 et 2002 une série inédite d'incidents
de combustible affectant trois de ses quatre réacteurs. Si cette
situation " préoccupe " l'exploitant EDF, elle inquiète
surtout au Luxembourg, tout proche. Une crainte renforcée par
le peu d'explications sur le phénomène, et la volonté
affichée par EDF d'augmenter la rentabilité de ses centrales
; potentiellement au détriment de la sûreté.
WISE-Paris, le 11 juillet 2002
[Mise en ligne le 12/07/2002]
Le 5 juin 2002, les Verts du Luxembourg ont adressé une question
parlementaire aux Ministres de la Santé et de l'Intérieur
concernant notamment la centrale nucléaire de Cattenom, et en
particulier les dégâts constatés depuis 2000 sur
les crayons combustibles dans trois des quatre tranches de la centrale.
Ainsi, il a été demandé aux ministres de s'expliquer
sur la communication des informations entre les autorités françaises
et luxembourgeoises sur les différents incidents.
La préoccupation des Verts, qui a trouvé écho
dans la presse luxembourgeoise (1), concerne notamment
le silence maintenu par " la Commission mixte franco-luxembourgeoise
de sécurité nucléaire " .(2)
Les Verts du Luxembourg avaient adressé le 21 juin 2001 une
lettre au gouvernement luxembourgeois pour que ce dernier obtienne des
" éclaircissement à propos des problèmes
constatés sur le réacteur 3 " (3)
de Cattenom. En réponse à cette requête, le Ministère
des Affaires étrangères du Luxembourg a insisté
" auprès des autorités françaises [pour]
qu'une réunion de la Commission mixte franco-luxembourgeoise
sur la sécurité nucléaire soit convoquée
le plus rapidement possible " (4). La
commission devait entre autres examiner " les modalités
d'information transfrontalière dans le cas des incidents d'exploitation
".
Pour mémoire, le réacteur 3 du site de Cattenom a connu
au cours de son cycle de fonctionnement n° 8, entre 2000 et 2001,
des défauts d'étanchéité des assemblages
combustibles sans précédent sur le parc français
(5). Ces défauts ont affecté plus
de 90 crayons dans 28 assemblages différents, alors que la moyenne
annuelle des défauts d'étanchéité est de
5 à 10 crayons sur le parc tout entier.
Cette situation extraordinaire aurait pu devenir plus grave en cas
d'événements secondaires, tels qu'un blocage de grappes
de contrôle (leur mouvement pouvant être contrarié
par un crayon rupté sorti de son alignement), ou l'apparition
de défaut d'étanchéité sur les circuits
de refroidissement. Bien qu'il ait touché les réacteurs
4 et 1 du même site, avec des dégâts constatés
respectivement sur 7 et 2 assemblages, rien ne permet d'affirmer aujourd'hui
que ce phénomène se soit manifesté, et avec cette
ampleur, sur d'autres réacteurs en France.
Il n'en demeure pas moins que cet incident, qui n'a été
classé qu'au niveau 1 de l'échelle INES (6),
constitue bien l'un des " deux incidents marquants " en 2001,
selon le directeur de la DGSNR (Direction générale de
la sûreté nucléaire et de la radioprotection), André-Claude
Lacoste (7).
Si plusieurs hypothèses avaient été émises
à l'époque (corps migrant, défaut de fabrication,
allongement de cycle, etc.), l'explication retenue alors par EDF, et
qui aurait été confirmée dans un rapport non public
remis à l'autorité de sûreté, a été
celle d'un phénomène de vibrations, ou " fretting
", dû à l'hydrodynamique du fluide de refroidissement.
Ceci a conduit EDF à requérir de ses fournisseurs d'assemblages
le rajout d'une grille supplémentaire à la base, afin
de réduire l'amplitude des vibrations et par conséquent
éviter les frottements.
Mais l'explication de l'apparition de ce phénomène n'est
pas totalement éclaircie. Par ailleurs, l'allongement du cycle
de combustible, en particulier, ne serait pas étranger à
l'aggravation du phénomène sur le réacteur 3 de
Cattenom, étant donné que la plupart des assemblages concernés
par les ruptures de gaines étaient en fin de 3ème cycle
et comptaient parmi les premiers au sein du parc EDF à avoir
subi ces cycles allongés (gestion dénommée "
Gemmes ").
Cette hypothèse de " co-facteur temps ", évoquée
par Thomas Maurin, responsable de la Division réacteurs de puissance
de l'autorité de sûreté (8),
a aussi été reprise dans le rapport 2001 d'EDF sur la
sûreté (9). Ce rapport, le dernier
de l'Inspecteur général pour la sûreté nucléaire
Claude Frantzen, accorde une attention particulière aux enseignements
de cette situation. On peut ainsi y lire que l'incident de Cattenom
" semble montrer que la sollicitation des tranches, en particulier
en allongement de campagne, associée aux tolérances de
fabrication autorisées sur le maintien des cellules des grilles
peut conduire à une détérioration du combustible
". Le rapporteur affirme que " cette situation [le] préoccupe
dans la mesure où elle montre la relative fragilité du
produit combustible face aux exigences d'exploitation ".
Ceci est d'autant plus inquiétant que " le programme
ambitieux d'évolution de gestion des combustibles "
prévoit entre autres " une augmentation des taux de combustion
jusqu'à 62 GWj/t alors que les combustibles actuels ne dépassent
pas 52 GWj/t ". Ainsi, le séjour des assemblages dans
le cur passerait de trois cycles actuellement à quatre
cycles !
Toujours selon le rapport EDF, l'objectif d'augmentation du taux de
combustion et d'allongement du séjour des assemblages dans les
réacteurs, est d'améliorer " la compétitivité
de l'ensemble des moyens de production ", d'accroître
" le coefficient de disponibilité du parc "
et de rendre encore plus flexible " le placement des arrêts
de tranche ". Ceci au risque de voir apparaître sur certaines
tranches des " phénomènes qui n'avaient pas été
anticipés ". En effet, l'incident de Cattenom "
montre que le produit combustible tel qu'il est aujourd'hui, fonctionne
sur certaines tranches à ses limites ".
La question de la sûreté nucléaire sur les sites
d'EDF est aujourd'hui plus que jamais ouverte notamment au vu des réductions
budgétaires décidées pour l'année 2002 et
qui toucheraient entre autres les opérations de maintenance.
La quête d'EDF, " faire "moins cher" et "plus
sûr" ", tel que le mentionne le rapport, fait craindre
à la DGSNR que la pression du marché ne prime sur la sûreté,
" que ce soit dans la recherche de performances accrues des
cycles du combustible ou dans les choix d'exploitation à court
terme privilégiant la disponibilité par rapport au respect
des règles d'exploitation ou d'une maintenance prudente "
(10).
Ainsi, dans une lettre adressée le 24 janvier 2002 au Directeur
de la Division production nucléaire d'EDF (11),
faisant référence aux réductions budgétaires
pour l'année 2002, dont " EDF reste bien entendu maître
", André-Claude Lacoste demande des assurances sur le fait
que " celles-ci ne remettent pas en cause le niveau de sûreté
des installations ". Il attire notamment l'attention sur le
risque d'une logique de court terme, rappelant " la nécessité
de prendre en compte les effets à long terme sur la sûreté
des décisions prises en matière budgétaire
".
Notes :
- TELECRAN, Wie siecher ist Cattenom ?,
8 juin 2002 - 14 juin 2002
- Jean Huss, Question parlementaire aux Ministres
de la Santé et de l'Intérieur, 5 juin 2002
- M. Claude Turmes, Député européen,
cité par La Voix du Luxembourg, Déi Gréng
tirent la sonnette d'alarme, 19 juin 2001
- Ministère des Affaires étrangères.
Lettre à M. Jean Huss, Député, M. Claude Turmes,
Député européen, 4 juillet 2001
- WISE-Paris, Les Lacunes de la Sûreté
Nucléaire d'EDF, le Cas de Cattenom, 3 septembre 2001,
http://www.wise-paris.org/francais/nosbriefings_pdf/010903BriefCAT1v1.pdf
- International Nuclear Event Scale, échelle
graduée de 0 à 7
- Avant-propos, La Sûreté nucléaire
en France en 2001, DGSNR, Mars 2002
- Maurin, DGSNR, communication téléphonique,
15 mars 2002
- Sûreté nucléaire 2001,
Rapport de l'inspecteur général pour la sûreté
nucléaire, EDF, paru en 2002
- La Sûreté nucléaire en France
en 2001, DGSNR, Mars 2002
- http://www.asn.gouv.fr/data/information/09deciEDF.asp
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