Quatrième trimestre 2002
Le
« chantage » réussi de COGEMA : l’extension
de MELOX passe avant la fermeture de l’ATPu pour risques sismiques
En annonçant, quelques mois avant l’échéance
prévue pour la fermeture de l’usine de fabrication de combustible
MOX de Cadarache, l’ouverture d’une enquête publique
pour en « transférer » la production à l’usine
MELOX de Marcoule, gouvernement français et autorité de
sûreté nucléaire se plient aux exigences de l’exploitant
COGEMA. Désormais, on évoque même la possibilité
de fabriquer du MOX à base de plutonium militaire américain
dans l’usine de Cadarache avant sa fermeture.
WISE-Paris, le 2 octobre 2002
[Mise en ligne le 07/10/2002]
Dans son communiqué du 26 septembre 2002 (1)
annonçant l’ouverture prochaine de l’enquête
publique concernant l’extension de la production de combustible
au plutonium à l’usine MELOX à Marcoule dans le
Gard, l’autorité de sûreté nucléaire
française déclare qu’ « il s'agit de transférer
à Marcoule la capacité de production de l'usine de Cadarache,
dont la production industrielle doit prochainement cesser, à
la demande de l'Autorité de sûreté, pour des raisons
de tenue au séisme ».
Le gouvernement a donc tranché, après sept ans d’un
bras de fer opposant DGSNR (la Direction générale de la
sûreté nucléaire et de la radioprotection) (2)
et COGEMA au sujet de la fermeture de l’usine ATPu de fabrication
de MOX à Cadarache pour cause de faiblesses de l’installation
face au risque sismique (3). Et l’autorité
de sûreté cède devant l’industriel, qui exigeait
d’être autorisé à en transférer la
production sur un autre site avant d’envisager la fermeture.
En effet, l’autorité de sûreté nucléaire
préconisait depuis janvier 1995 au moins une fermeture rapide
de l’installation, fixant l’échéance «
peu après l’an 2000 » (4).
À quoi l’exploitant industriel de l’ATPu, COGEMA,
après presque trois années de silence, avait fin 1997
officiellement répondu : « pour des raisons techniques,
industrielles et administratives, aucune autre installation n’est
actuellement en mesure de remplir [la] mission » (de l’ATPu).
En conséquence, poursuivait la lettre obtenue par Investigation
Plutonium, « un arrêt éventuel de l’ATPu
ne peut être industriellement envisagé avant que l’usine
MELOX ait subi les évolutions décrites », c’est-à-dire
lorsque « [sa] capacité technique et administrative
aura été portée à 250 t/an environ
» (5). « Chantage »
avait alors commenté l’autorité de sûreté
dans la marge du courrier.
L’autorité de sûreté, depuis cette date,
a maintenu un discours très ferme sur ce dossier, annonçant
à plusieurs reprises que quoi qu’il advienne de MELOX,
elle ferait cesser la production de l’ATPu, laissant toutefois
glisser l’échéance à fin 2002, puis début
2003. C’est ce que répétait encore, le 20 mars 2002,
André-Claude Lacoste, son directeur, lors de la conférence
de presse présentant le rapport annuel de la DSIN, devenue DGSNR.
Soulignant que la procédure de fermeture de Cadarache, procédure
« de sûreté », était bien distincte
de la procédure d’extension de capacité de MELOX,
« décision d’opportunité »
dont la responsabilité incombait aux politiques, il avait affirmé
que la situation était « tout à fait claire
» : sa direction engagerait « la procédure d’arrêt
fin 2002-début 2003, quelles que soient les décisions
sur les autres installations ». Interrogé à
cet égard, Philippe Saint Raymond, directeur adjoint de la DGSNR,
a déclaré à Investigation Plutonium
quant au « découplage » des décisions
sur Cadarache et Marcoule : « nous oui, mais COGEMA non
». (6)
Depuis 1997, les deux ministres de l’environnement successifs,
Dominique Voynet et Yves Cochet, ont conservé la même ligne,
rappelée dans un communiqué du Ministre le 21 mars 2002
: « favorable à la fermeture de l’usine, dangereuse,
de Cadarache, que l’on ne peut faire dépendre de l’ouverture
ou de l’extension d’un autre site ». Le Ministre
ajoutait qu’il était inutile de précipiter la décision
concernant MELOX, et qu’il fallait en particulier « évaluer
les besoins en fonction des contrats en cours ».
L’usine ATPu était depuis de nombreuses années
réservée à la fabrication de combustible MOX utilisant
le plutonium séparé par retraitement à La Hague
pour le compte des électriciens allemands. Avec une capacité
de production de 45 tonnes par an environ, l’usine fabrique actuellement
plus de 40 tonnes par an de MOX pour les réacteurs à eau
sous pression (REP) allemands. À ce rythme, les contrats dits
post-2000 de COGEMA avec les électriciens allemands ne représentaient
que cinq années environ de fonctionnement de l’ATPu. Et
ces contrats ne seront pas renouvelés, puisque l’accord
de sortie du nucléaire allemand prévoit l’arrêt
de l’envoi de combustibles usés vers La Hague à
partir de juillet 2005.
Le « besoin » de transfert de l’ATPu vers MELOX n’est
donc pas si pressant que COGEMA le clame. D’autant que les perspectives
commerciales pour la fabrication de MOX pour le Japon, pour laquelle
COGEMA avait créé une deuxième ligne de production
dans l’usine de Marcoule, se brouillent. En effet, le scandale
issu des révélations sur les falsifications de rapports
de sûreté par plusieurs exploitants nucléaires japonais
remet en question le programme Pluthermal de réutilisation du
plutonium sous forme de MOX, qui pourrait être entièrement
révisé et est d’ores et déjà repoussé
sine die.
MELOX possède une première ligne, d’une capacité
de 115 tonnes/an (ou 101 tML, métal lourd), utilisée pratiquement
que pour la fabrication de MOX pour les REP de l’exploitant national
EDF. L’accord passé en septembre 2001 par l’électricien
et son fournisseur prévoit la poursuite de la production de 100
t de MOX par an pour EDF jusqu’en 2007. COGEMA a été
autorisée par décret en juillet 1999 à exploiter
une seconde ligne, d’une capacité technique d’environ
95 tML, capable de produire du combustible pour les réacteurs
à eau bouillante (REB), destinée notamment aux futurs
contrats japonais. Mais l’autorisation est restée plafonnée
à une capacité de production inchangée de 115 t/an
pour l’ensemble de l’usine. En d’autres termes, chaque
tonne produite dans la ligne REB ne peut pas être fabriquée
dans la ligne REP.
C’est cette limite que COGEMA voudrait voir augmenter. Toutefois,
après avoir envisagé une extension à 250 t par
an, la compagnie a revu sa demande à la baisse. Sa première
demande officielle, en septembre 2000, portait sur une autorisation
portée à 195 tML/an, soit le strict total des capacités
des deux chaînes ou le « transfert » des capacités
de production de Cadarache et de l’usine de Belgonucléaire
à Dessel en Belgique. Mais la COGEMA présentait en février
2002 une nouvelle demande, basée sur le raisonnement de transfert
intégral des 45 tML de capacité de production de Cadarache
à Marcoule, et sollicitant donc une autorisation à 145
tML de production annuelle. Suite au changement gouvernemental en France,
la COGEMA avait pensé passer sans autres encombres son ancienne
demande de 195 t/an. C’est l’actuel gouvernement qui aurait
refusé et limité l’extension à 145 t/an,
assure un haut fonctionnaire.
Profitant d’un environnement politique favorable désormais,
il semblerait même que COGEMA souhaite encore voir l’échéancier
de Cadarache repoussé à 2004 concernant ses activités
commerciales, et que l’usine resterait ouverte au-delà
pour permettre la fabrication de « mauvais MOX » à
partir des rebuts de fabrication, avant la fermeture définitive
de l’installation à une date non déterminée.
Plus surprenant, COGEMA affirme que ce délai lui serait suffisant
pour produire, courant 2003, des « Lead Test Assemblies
» (LTAs) ou assemblages MOX tests, dans le cadre du programme
américain d’élimination de son plutonium militaire
déclaré en excès pour les besoins de la défense,
programme lié aux accords Russie – USA sur le désarmement
des deux puissances (7). La fabrication de
ces LTAs est une étape décisive du programme américain
puisqu’elle décidera, après validation d’un
certain nombre de critères de contrôle-qualité,
du passage ou non au développement aux US, d’une filière
à l’échelle industrielle de MOX à base de
plutonium militaire américain. Le gouvernement cèdera
t-il aussi aux desiderata quelques peu exotiques de COGEMA ? Ce qui
est clair, c’est que d’ores et déjà, la DGSNR
a opéré un glissement dans son propre calendrier de fermeture
de l’ATPu puisque Philippe Saint Raymond, directeur adjoint, nous
a déclaré que « ça mordra pas mal sur
le début 2003 » mais pas dans la deuxième moitié
de l’année. Ou pas encore ? En six mois, la fermeté
de la DGSNR semble donc avoir fondu comme neige au soleil, et le «
chantage » est devenu une procédure banale.
Notes :
- ASN, « Ouverture d'une enquête
publique », 26 septembre 2002
http://www.asn.gouv.fr/data/information/37_2002_cdp.asp
- La DGSNR a remplacé en mars 2002 la DSIN,
Direction de la sûreté des installations nucléaires
- Voir le briefing de WISE-Paris, « L'ATPu
(Atelier de Technologie du Plutonium) à Cadarache »,
21 août 2001
http://www.wise-paris.org/francais/nosbreves/annee_2000/nosbreves000719.html
- Lettre du Directeur de la sûreté des
installations nucléaires au Directeur du CEA/Cadarache, DSIN/FAR/SD1/N°11708/97,
22 octobre 1997. Voir les annexes du briefing WISE-Paris op. cit.
http://www.wise-paris.org/francais/nosbriefings_pdf/AnnexesBriefCAD1v3.pdf
- Lettre conjointe CEA/Cadarache et COGEMA au Directeur
de la Sûreté des Installations Nucléaires, DIR/CSN
97/982, 11 décembre 1997. Voir les annexes du briefing WISE-Paris
op. cit.
http://www.wise-paris.org/francais/nosbriefings_pdf/AnnexesBriefCAD1v3.pdf
- Entretien téléphonique 1 octobre
2002
- Ann MacLachlan, Nuclear Fuel, 30 Septembre 2002
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