Quatrième trimestre 2002
Le
« whistleblower » nucléaire Mordechai Vanunu doit
être entendu pour une libération conditionnelle après
16 ans d’emprisonnement
WISE-Paris, le 18 octobre 2002
[Mise en ligne le 18/10/2002]
Mordechai Vanunu, « whisteblower » (1)
israélien actuellement emprisonné, devrait être
entendu le 29 Octobre 2002 pour une libération conditionnelle
après avoir passé 16 ans en détention. Vanunu a
travaillé comme technicien sur le site nucléaire de Dimona,
en Israël, de 1976 à 1985. En 1986, il a décidé
de révéler au monde entier des informations sur l’étendue
du programme d’armement nucléaire israélien, par
le biais du quotidien londonien, Sunday Times. Le 30 Septembre 1986,
quelques jours seulement avant que le Sunday Times ne publie ses révélations,
Vanunu a été kidnappé à Rome par des agents
Israéliens et renvoyé en Israël pour y être
jugé. En 1988, accusé de “trahison”
et d’“espionnage”, il a été
condamné à huis clos à 18 ans d’emprisonnement.
Bien que les conditions de son procès et
de son emprisonnement aient été à maintes reprises
condamnées par de nombreuses organisations et institutions, comme
Amnesty International ou le Parlement Européen, Vanunu, cinq
fois nominé au Prix Nobel, a passé ses premières
11 années et demi de détention à l’isolement
(2). Au mois de mars 1998, il a été
transféré dans un quartier de droit commun, mais s’est
vu refusé tout autre privilège.
Le 22 avril 1999, en réponse à une
lettre adressée par 36 membres du Congrès demandant au
Président d’intervenir en sa faveur, Bill Clinton écrivait
qu’il partageait leurs préoccupations au sujet “de
ses conditions de détention [et au sujet] du programme
nucléaire israélien” (3).
Le 1er Juin 1999, 58 lauréats du Right Livelihood Award (Prix
Nobel alternatif) de 30 pays différents se sont réunis
à Salzburg, Autriche, et ont signé une pétition
dans laquelle il était dit notamment :
“Nous sommes enseignants, scientifiques,
travailleurs ruraux et militants pour la paix et la justice sociale
de tous les continents et nous demandons à l’unanimité
au gouvernement d’Israël :
• de relâcher immédiatement
le prisonnier politique Mordechai Vanunu, notre collègue lauréat
du RLA;
• d’accepter la tenue d’une conférence régionale
sous l’égide des Nations-Unies afin d’examiner
la faisabilité et les bénéfices éventuels
d’un projet tendant à faire du Moyen-Orient une région
sans armes de destruction massive.
“Les gouvernements israéliens successifs
(comme tant d’autres) mettent en équation armes et sécurité
et croient ainsi plus il y a d’armes plus il y a de sécurité.
Et si ils se trompaient ? Et si la possession de plus d’armes
nucléaires entraînait une sécurité moindre
et représentait en fait une menace accrue pour le pays en provoquant
la participation d’autres pays à la course aux armements
?”
Quelques jours plus tard une délégation
de trois lauréats, parmi lesquels le directeur de WISE-Paris,
Mycle Schneider, se rendaient en Israël pour remettre la pétition
à des représentants du gouvernement, des médias
et des ONG. (4)
Plus récemment, une proposition parlementaire
(Early Day Motion) a été introduite au Parlement britannique
par le député Llew Smith (5), appelant
le gouvernement à intervenir directement auprès du gouvernement
israélien, pour soutenir de sa demande de mise en liberté
conditionnelle. Le 17 Octobre 2002, Llew Smith a déclaré
devant le Parlement britannique: “je voudrais que le Gouvernement
fasse tout ce qui est en son pouvoir afin de soutenir cette demande
émanant d’un homme courageux. Cela ne coûtera pas
autant que deux avions long-courriers ou 150 avions de chasse modernes,
mais cela vaut bien plus que ça.”
La demande de libération conditionnelle de
Vanunu n’est qu’une bataille parmi toutes celles menées
depuis son emprisonnement. En juillet 2002, par exemple, il “a
perdu une bataille juridique pour rencontrer des avocats britanniques
qui entendaient poursuivre l’Etat Israélien devant la Justice
britannique. La Court Suprême a confirmé un jugement interdisant
les visites des avocats britanniques de Vanunu et un arrêt refusant
l’accès aux documents secrets de son procès” (6).
John Buell, journaliste freelance spécialiste
des questions d’économie politique écrit ainsi :
“aucun des sympathisants de Vanunu, […] ne nie que Vanunu
a enfreint la loi israélienne en allant à l’encontre
de son serment de confidentialité en divulguant des secrets d’Etat
sur le programme nucléaire. Cependant, pour le moins, son enlèvement,
son procès à huis clos, et les punitions barbares de Vanunu
posent des questions d’ordre humanitaire.
Même au-delà de la cruauté avec laquelle Vanunu
a été traité, il y a un tout autre ensemble de
questions d’ordre moral concernant ce cas […] Un citoyen
est-il toujours tenu d’obéir aux ordres de son Gouvernement
? Un serment de confidentialité dégage-t-il de toute responsabilité
de divulguer des infractions à la loi internationale commises
par son propre Gouvernement ? Aucun serment de confidentialité
ni aucun ordre supérieur du gouvernement n’avait entraîner
l’absolution à Nuremberg. Les Israéliens devraient
être les premiers à honorer la jurisprudence de Nuremberg”
(7).
Se basant sur les révélations et les
preuves photographiques de Vanunu (8), “les
experts avaient conclu que Israël était la sixième
puissance nucléaire du monde. La CIA a récemment estimé
qu’Israël disposait de 200 à 400 armes nucléaires”
(9).
Israël poursuit la construction de son arsenal
d’armes nucléaires. Récemment, elle s’est
“doté de trois sous-marins diesel qu’elle est
en train d’armer de missiles de croisière de conception
nouvelle capables de transporter des têtes nucléaires” (10).
Par ailleurs, Israël a toujours refusé
de confirmer ou de démentir la possession d’armes nucléaires.
“C’est un fait que l’usine d’armes nucléaires
de Dimona où Vanunu a travaillé comme technicien, et l’usine
d’armes chimiques et biologiques de Nes Zion ne sont toujours
pas ouvertes aux inspections internationales. […] C’est
un fait que les politiciens qui menacent aujourd’hui l’Irak
d’invasion militaire si ce dernier n’accepte pas l’inspection
des sites nucléaires irakiens suspects, n’ont pas exigé
d’inspecter les sites nucléaires connus en Israël”
(11).
La course aux armes de destruction massive au Moyen-Orient
dans les années quatre-vingt, a engendré un équilibre
militaire et politique fragile qui menace jour après jour de
s’effondrer. Sept pays du Moyen-Orient, dont Israël, ont
des missiles d’une portée allant de 300 km à 2.600
km pouvant transporter des bombes nucléaires (12).
“Nulle région du monde ne concentre davantage d’armes
de destruction massive que le Moyen-Orient : dans une surface relativement
limitée, tous les types d’armes de destruction massive
sont présents, possédées par des pays qui, en dépit
d’évolutions favorables, nourrissent entre eux des différends
majeurs” (13).
C’est précisément cette situation
contre laquelle Vanunu a tenté d’alerter l’opinion
publique. Buell conclut: “Vanunu est considéré
à juste titre comme un héros par beaucoup de militants
dans les domaines de la paix, des droits de l’homme ou religieux.
Il n’a jamais reçu ni cherché à recevoir
de récompense pour ses révélations. C’est
une profonde inquiétude face à la menace que représentent
les armes nucléaires pour la sécurité de toute
la région, à commencer par Israël qui l’a poussé
à agir.”
Notes :
- Le terme " whistleblower " désigne
une personne qui, de l’intérieur, divulgue des informations
sur des pratiques répréhensibles, ou touchant la sûreté
d’installations par exemple
- Pour plus de détails sur Mordechai Vanunu,
voir le site :
http://www.peaceheroes.com/MordecaiVanunu/mvanunu.htm
- Voir le site http://www.inesglobal.org/wn18_99.htm
- http://www.wise-paris.org/english/ournews/year_1999/ournews0000990607.html
- EDM numéro 1751
- Nuclear whistle-blower Vanunu loses fight to
see British lawyers, Associated Press, 25 juillet 2002
- Human Rights and Nuclear Secrets, John
Buell, 1999, The Progressive Populist
http://www.populist.com/99.10.buell.html
- Vanunu knows no more secrets, Dr Frank
Barnaby, in Voices for Vanunu, 1997, The Campaign to free Vanunu
- Associated Press, 25 juillet 2002
- Israël Has Sub-Based Atomic Arms Capability,
Walter Pincus, The Washington Post, 15 juin 2002
- 16 Years for Telling the World, Hilary
Wainwright, The Guardian, 3 octobre 2002
- Armes de destruction massive, Alain
Gresh & Dominique Vidal, 1996,
http://www.monde-diplomatique.fr/livre/100portes/
- La prolifération des armes de destruction
massive et de leurs vecteurs, Commission de la Défense
Nationale et des Forces Armées, rapport présenté
par Pierre Lellouche, Guy-Michel Chauveau & Aloyse Warhouver,
7 décembre 2000
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