La
fin de la “production commerciale” à l’ATPu
de Cadarache
Trop risqué pour le combustible européen,
mais pas pour le plutonium militaire américain ?
L’ATPu de Cadarache cesse son activité
commerciale mais projette la fabrication d’assemblages MOX test
pour les américains. L’annonce de la fin “officielle”,
le 31 juillet 2003, de l’activité commerciale de l’usine
ATPu à Cadarache marque la fin d’un chantage de l’exploitant
pour faire prévaloir ses intérêts sur les enjeux
de sûreté. Mais la possible utilisation, sans concertation,
de cette même usine pour une opération inédite mettant
en jeu du plutonium militaire américain soulève des problèmes
aussi graves.
Téléchargez le briefing (fichier au
format PDF, 18 p., 304 Ko), à l'adresse :
http://www.wise-paris.org/francais/nosbriefings_pdf/030729BriefLTA.frv1b.pdf
WISE-Paris, le 30 juillet 2003
[Mise en ligne le 30/07/2003]
La période estivale ne marque pas de pause
pour l’industrie du plutonium. Confrontée à un déclin
inexorable, dont le feuilleton britannique fournit l’illustration
quasi-quotidienne (1), des services commerciaux
classiques de retraitement et de fabrication de combustible mixte uranium-plutonium
(MOX) pour les réacteurs à eau légère, elle
cherche par tous les moyens à développer de nouvelles
voies. Ainsi l’Inde (2) et la Russie
ont presque simultanément, en juillet 2003, annoncé la
réalisation d’expériences d’irradiation de
combustible MOX dans des réacteurs à neutrons rapides.
L’annonce russe de la première irradiation,
dans un des surgénérateurs BN-600 (Beloyarsk-3), d’un
échantillon de 10 kilogrammes de combustible MOX fabriqué
à partir de plutonium militaire (3)
s’inscrit dans le cadre de l’engagement conjoint de la Russie
et des Etats-Unis, selon un accord conclu en 2000, à “éliminer”
chacun 34 tonnes de plutonium en “surplus” de leur arsenal
nucléaire. Il confirme la préférence des Russes
pour l’utilisation de ce plutonium dans les réacteurs à
neutrons rapides – la solution la plus “proliférante”
– plutôt que dans les réacteurs à eau légère,
qu’ils jugent peu efficaces.
Parallèlement, les Etats-Unis souhaitent
accélérer la mise en œuvre de leur propre programme.
Après l’abandon en avril 2002 de la stratégie “dual
track”, qui combinait l’immobilisation dans des déchets
de haute activité d’une partie du plutonium et l’utilisation
de l’autre partie sous forme de combustible MOX dans des réacteurs
à eau légère, le programme est fondé sur
une stratégie “single track” basée sur le
seul MOX.
Les Américains cherchent, pour gagner du
temps, à mettre sur pied un programme “Eurofab” de
fabrication en Europe des premiers assemblages tests (Lead Test Assemblies,
ou LTA) de combustible MOX nécessaires à la qualification
du procédé. Cette opération n’est possible
que dans deux usines, P0 à Dessel en Belgique et l’ATPu
à Cadarache, en France. Depuis juillet 2002, et le renvoi à
une date indéterminée de toute décision du gouvernement
belge sur l’utilisation de P0 pour ce plan, l’ATPu apparaît
comme la “meilleure” option. L’annonce au cours du
premier semestre 2003 de la fin “officielle”, le 31 juillet
2003, de l’activité commerciale de l’usine ATPu ne
semble pas avoir modifié cette stratégie.
Cette annonce marque la fin d’un bras de
fer de huit ans entre l’autorité de sûreté
nucléaire et l’exploitant de l’ATPu, COGEMA, exerçant
un véritable “chantage” – révélé
en juillet 2000 par un Briefing de WISE-Paris (4)
– pour faire prévaloir ses intérêts sur les
enjeux de sûreté. L’usine, proche d’une des
plus actives zones sismiques en France, doit fermer car sa tenue au
séisme est largement insuffisante, mais COGEMA exige d’obtenir
d’abord l’extension de la capacité de production
de son autre usine, Melox à Marcoule.
Après de longues tractations, qui ont notamment
vu le Gouvernement actuel se plier aux exigences de COGEMA en ouvrant
la voie à l’extension de Melox pour y “transférer”
la production de l’ATPu, l’usine a mis fin, le 16 juillet
selon une déclaration de COGEMA, à sa “production
commerciale”. L’activité de production de l’usine
risque en réalité de se poursuivre, et avec elle la controverse,
surtout si l’usine, jugée obsolète du point de vue
de la sûreté pour la fabrication des combustibles MOX européens,
est utilisée pour fabriquer les LTA américains.
Cette opération, qui serait sans précédent,
ne fait l’objet d’aucune concertation. Elle présente
pourtant d’importants risques. Selon COGEMA, le projet “ne
poserait pas de problème de sûreté, parce qu'il
y aurait une très faible quantité de plutonium sur place,
moins d'un dixième de ce qu'il y avait quand l'usine tournait
à plein” (5). Ce qui revient
à dire que le potentiel de danger de l’installation –
la dispersion possible de son inventaire en plutonium en cas de séisme
important – qui a conduit l’autorité de sûreté
à demander sa fermeture serait en fait maintenu, même s’il
est atténué. De plus, cette déclaration occulte
la nature spécifique du plutonium mis en jeu, qui accroît
notamment les problèmes de criticité – suffisamment
en tous cas pour que la fabrication des LTA ne soit pas autorisée
dans l’usine, aux normes plus modernes, de Melox.
WISE-Paris fait aujourd’hui le point, dans
un nouveau Briefing, sur ce dossier. Il porte sur l’évaluation
de l’option de Cadarache et le contexte dans lequel elle s’inscrit.
Ce document analyse également, d’un point de vue politique,
réglementaire et technique, les raisons pour lesquelles le projet
d’assemblages LTA vise P0 à Dessel et l’ATPu à
Cadarache. Il aborde les divers problèmes que pose le projet
de production des assemblages LTA à l’ATPu et souligne
la controverse suscitée par cette proposition.
| La
controverse des « assemblages LTA » :
La fabrication
de MOX américain en France à Cadarache
Une opération devenue trop risquée
pour le combustible européen,
mais pas pour le plutonium militaire américain ?
|
Briefing pour Greenpeace International, juillet
2003 (traduction française, fichier au format PDF, 18 p., 304
Ko)
http://www.wise-paris.org/francais/nosbriefings_pdf/030729BriefLTA.frv1b.pdf
Conclusions :
L’industrie internationale du
plutonium est en déclin. Les clients étrangers traditionnels
des deux principaux fournisseurs de services de retraitement en France
et au Royaume-Uni ne renouvellent pas leurs contrats de la décennie
précédente. La technologie des surgénérateurs,
qui étaient censés utiliser le plutonium, a été
abandonnée par tous les pays occidentaux nucléarisés.
En conséquence, et parce que la séparation du plutonium
s’est poursuivie malgré l’échec des surgénérateurs,
il existe d’importants stocks de plutonium séparé.
L’utilisation de plutonium sous forme de combustible à
oxydes mixtes de plutonium et d’uranium, ou combustible MOX, a
été poussée, en particulier par l’industrie
du plutonium elle-même. Toutefois, une série de scandales
portant sur le contrôle-qualité, en particulier au Royaume-Uni
et au Japon, ainsi que son coût élevé par rapport
à l’option des combustibles à l’uranium, ont
plongé la filière plutonium dans un profond désarroi.
Mais le gouvernement des Etats-Unis
a décidé d’éliminer 34 tonnes de plutonium
militaire en le transformant en combustible MOX, malgré les déboires
d’ordre réglementaire, technique et financier que ce programme
rencontre. A cause de l’inexpérience américaine,
l’industrie européenne du plutonium a été
appelée à la rescousse pour la mise au point d’une
filière complète de combustible au plutonium aux Etats-Unis.
Afin d’accélérer le processus, dont on ne compte
plus les retards à répétition, le gouvernement
des Etats-Unis a décidé de demander aux gouvernements
français et belge que des assemblages LTA de MOX puissent être
fabriqués par l’ATPu de la COGEMA à Cadarache, en
France, ou par l’usine P0 de Dessel, en Belgique. C’est
la fameuse option Eurofab.
Alors que le département de l’Energie
(DoE) des Etats-Unis, la COGEMA et Belgonucléaire continuent
de discuter de l’option Eurofab, les citoyens ont été
tenus à l’écart de la discussion. Compte tenu du
fait que les opérations de transport et de fabrication, en particulier
sur le site sismiquement sensible de Cadarache, feront courir des risques
aux citoyens, ce projet qui fait pour le moment l’objet de discussions
à huis clos devrait être présenté et examiné
publiquement de toute urgence. De plus, le flou du cadre réglementaire
des installations vieilles de 40 ans de Cadarache et de Dessel ne garantit
pas une procédure d’autorisation correcte.
Le DoE avait annoncé aux gouvernements
français et belge qu’il préparerait une Etude d’impact
environnemental du programme d’assemblages LTA, et il devrait
s’y tenir. Il devrait également révéler et
soumettre au débat public ses projets de transport maritime du
plutonium militaire des Etats-Unis vers l’Europe.
Simultanément, le DoE devrait
immédiatement prendre des mesures pour que les citoyens aient
un rôle à jouer dans le processus de prise de décision
concernant ce programme, et en révéler l’ensemble
des coûts.
La possibilité que le gouvernement
français permette au gouvernement des Etats-Unis de passer un
contrat de fabrication de MOX, même après l’arrêt
des activités commerciales de Cadarache à la fin du mois
de juillet 2003, est une question éminemment politique qui pourrait
avoir de graves conséquences environnementales et sanitaires.
Il est par conséquent urgent
qu’une réponse soit apportée à la question
suivante : si la fabrication à Cadarache de MOX français
ou allemand à partir de plutonium provenant des réacteurs
est trop dangereuse, pourquoi la fabrication de MOX à partir
de plutonium militaire américain serait-elle plus sûre
?
Notes :
- Ainsi, BNFL semble avoir, du fait de ses difficultés,
été contraint de sous-traiter une partie de ses contrats
de fabrication de MOX avec les clients allemands ou suisses
Voir “BNFL subcontracted an order for MOX fuel, given delays
at SMP”, Nuclear Fuel, Numéro 15, 21 juillet
2003
- Voir “Irradiation testing of MOX begins at
Kalpakkam”, NewIndPress, 22 juillet 2003
http://www.wise-paris.org/english/othersnews/year_2003/othersnews030730.html
- Voir “Russian Fast Reactor Uses First Batch
of MOX”, NucNet, 21 juillet 2003
- L'ATPu (Atelier de
Technologie du Plutonium) à Cadarache. Briefing WISE-Paris,
juillet 2000 (version 4)
Briefing : http://www.wise-paris.org/francais/nosbriefings_pdf/000821BriefCAD1v4.pdf
Annexe : http://www.wise-paris.org/francais/nosbriefings_pdf/AnnexesBriefCAD1v3.pdf
- “Risque sismique
: l'usine Cogema de Cadarache cesse de produire”, AFP,
28 juillet 2003
http://www.wise-paris.org/francais/autresbreves/annee_2003/autresbreves030730.html
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