Année 2003


Un ex-député écologiste de Genève avoue l'attentat contre le chantier de la centrale nucléaire. «J’ai tiré au bazooka sur Malville.»

A lire aussi :

- Un tube et huit «bonbons» pour faire le coup
- Les CRS tiraient à la grenade

Le Courrier, 8 mai 2003
PROPOS RECUEILLIS PAR MANUEL GRANDJEAN (*)

Adresse originale : http://www.lecourrier.ch/essai.htm?/Selection/sel2003_354.htm

Lire aussi (en allemand) : Ehemaliger grüner Grossrat bekennt sich zum Anschlag auf AKW
Et également : Après vingt ans de silence, un ex-député avoue l'attaque à la roquette contre Creys-Malville

[Mise en ligne le 09/05/2003]

Chaïm Nissim, 53 ans, a été député écologiste au Grand Conseil genevois jusqu’en 2001. Pendant vingt ans, il a gardé le silence sur ses activités clandestines. L’attentat au bazooka contre le chantier de la centrale nucléaire de Creys-Malville en 1982, c’est lui. (1) Il souhaite maintenant se libérer de ce secret et même écrire un livre. Pour expliquer ce qui a poussé des idéalistes à planifier des attentats contre un maillon clé du complexe militaro-industriel français.

Pourquoi parler aujourd’hui?
Chaïm Nissim: Je n’en pouvais plus de me taire. Maintenant, il y a prescription. C’est un facteur important, car j’ai pas envie de me retrouver en taule...
Cela fait quatre ans que je prépare le récit de cette histoire. Je voulais la raconter pour qu’elle existe en dehors de la dizaine de personnes impliquées. Pour témoigner de notre conviction qu’un «petit» peut gagner contre un «grand», de façon non violente.

Tirer sur une centrale nucléaire au bazooka, c’est non violent?
– Pour nous, oui. Cela peut paraître difficile à comprendre... D’abord, nous nous attaquions qu’à des biens matériels, jamais à des personnes. Si l’on s’attaque à des êtres humains, on recrée l’oppression que l’on dénonce par ailleurs. Ce n’est pas la même chose avec des biens. En tout cas pas avec une centrale nucléaire. Pour une vitrine brisée, on peut encore discuter. Parce que la personne qui est derrière se sent personnellement agressée. Mais l’employé qui reconstruisait un pylône que nous avions fait sauter comprenait bien que ce n’était pas à lui qu’on en voulait. C’était ça notre limite.
Il y avait un autre critère qui jouait. L’ensemble du mouvement antinucléaire – sans bien sûr savoir qui avait fait le coup- n’a jamais condamné ces actions. Nous nous sentions donc légitimés et appuyés tacitement. Notre action était vue comme un complément aux autres activités: occupation de site, manifestations, information...
Pour finir, la centrale a été fermée. C’est l’ensemble des efforts qui a abouti à cette victoire.

Quel était le but précis de l’attaque contre le chantier de Superphénix à Malville?
– Si une roquette avait atteint le sas à tourniquet -une pièce vitale et unique- la construction de la centrale aurait été retardée de deux ans. Il s’agissait du premier surgénérateur utilisant le plutonium des autres centrales. En s’attaquant à cette partie du cycle, c’est l’ensemble qui était compromis. Et le plutonium ne sert pas qu’à faire marcher des surgénérateurs et à fournir de l’énergie, il sert aussi à fabriquer des bombes.

Dans votre lutte, vous avez cependant franchi un cap en vous adressant à des terroristes...
– Notre immense problème était le suivant: comment obtenir notre bazooka sans rien donner en échange qui aurait pu servir à un but que nous ne cautionnions pas.
Pendant deux ans nous avons retourné ce problème sous tous les angles. Pour n’avoir rien à leur devoir, il fallait qu’ils adhèrent à notre cause. En fait, eux, nous et les services secrets du bloc de l’Est qui les finançaient et les entraînaient, nous avions un objectif commun: affaiblir le complexe militaro-industriel auquel Malville appartenait. Ils nous ont donc finalement fait ce cadeau.

Vous n’avez rien donné en échange?
– Rien. Mais cela a été long. Au début, ils voulaient simplement une base arrière, des adresses où ils pourraient dormir. Mais c’était déjà trop pour nous.

Pourquoi, contrairement à d’autres groupuscules de l’époque, n’avez-vous pas basculé dans des actions de plus en plus violentes?
– Nous n’étions pas dans la même logique. Nous ne menions pas une guerre. Nous n’avons jamais voulu terroriser qui que ce soit. L’idée des terroristes d’extrême gauche était de susciter la répression afin que le prolétariat se soulève. Nous, nous voulions une révolution douce.

Mais utiliser une arme, c’était quand même prendre le risque de tuer...
– Il y avait une personne sur le chantier, mais elle était très loin de l’ouverture visée à 45 mètres du sol. Mais je suis d’accord. Il y avait bien un risque, aussi minime soit-il. Rien n’est jamais absolu. Il faut peser les choses. Car d’un autre côté, on savait que si la centrale entrait en activité, elle menacerait la vie de centaines de milliers de personnes.

Avec le recul, dans le contexte de l’époque, continuez-vous à penser que votre action était juste?
– Oui, et c’est ça que je voulais expliquer dans un livre.

Ce type d’action directe a-t-il encore un sens aujourd’hui?
– Oui, mais cela dépend toujours de l’objectif. Par exemple, cela ne s’applique pas du tout à une situation comme le G8. Parce que là, il n’y a pas d’objet à neutraliser, ce sont des personnes qui se réunissent et les personnes sont toujours, à mes yeux, infiniment respectables.

On pourrait entraver la rencontre de façon non violente.
– Une manifestation ne fait que décrire un problème. Il y a des gens qui pensent -dont je suis avec beaucoup d’autres au Forum Social Lémanique (FSL)- qu’il faut aller un peu plus loin. En faisant une action qui a une emprise concrète sur les événements, par exemple un sit-in sur la route d’Hermance qui pourrait occasionner un retard aux délégués du G8.

N’est-ce pas en contradiction avec la position adoptée par votre parti, les Verts?
– Mon parti a adopté une charte de la non-violence qui va aussi être acceptée par les gens du FSL. La décision a été prise lundi soir. Ce document précise que nous nous opposons à toute atteinte aux biens et aux personnes. Selon ces critères, un sit-in est donc tout à fait acceptable.

Vous avez été député et donc vous avez utilisé les institutions pour faire avancer vos idées. Mais vous avez aussi recouru à des actions illégales. Est-ce à dire que le système démocratique ne peut répondre à toutes les attentes?
– La démocratie est hautement évolutive. Quant il y a trop de gens qui fument du chanvre, on commence par cesser de les arrêter parce que ce n’est plus possible. Ensuite on assouplit la limite. La loi ne cesse d’évoluer et les parlements sont là pour ça.

Que pensent les autres personnes impliquées de ce déballage?
– Mes amis proches sont d’accord. Et puis, ils ne sont pas reconnaissables. J’ai changé leur nom, leur métier, leur ville...

* Collaboration Benito Perez et Philippe Bach


Note :

  1. La seule personne publiquement impliquée jusqu’à aujourd’hui dans cette affaire est le militant genevois Olivier de Marcellus. En 1994, il a été détenu à tort dans une enquête liée à l’attentat contre Malville et au réseau terroriste de Carlos. Récemment encore, Olivier de Marcellus annonçait sa participation effective au tir de roquettes contre Creys-Malville. Il nous a expliqué qu’il s’agissait de couvrir les autres personnes concernées et ne contredit pas pour l’essentiel la version donnée par Chaïm Nissim.

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Un tube et huit «bonbons» pour faire le coup

«L’idée du «tube» est née vers la fin de l’été 77», raconte Chaïm Nissim. «Depuis le donjon d’un petit château en ruines, on avait une vue imprenable sur le site de Malville. C’est comme ça que nous avons eu l’idée de tirer. La recherche d’une arme assez puissante nous a pris quatre ans. Ce fut notre quête du Graal à nous. L’humanité, par cet attentat, avancerait d’un pas, et nous aussi.
Nous avons obtenu l’objet grâce à Max, l’un des membres de notre groupe, qui connaissait des autonomes, lesquels avaient quelques contacts avec des terroristes d’extrême gauche. Nous avons donc appris a connaître le chef des autonomes et leur second, Olivier, qui, lui, vivait à Genève.
»Le chef était entier et emporté, il bouillonnait de colère contre les compromis, les partis, les syndicats et les problèmes de pouvoir qu’ils révélaient ou créaient. Pour lui, les prolos, les squatters, les jeunes devaient prendre leur destin en main, refuser toute collaboration avec leurs exploiteurs. Dans une main le stylo, dans l’autre la «kalach»!
»La plupart des jeunes autonomes adoraient le chef. Son discours un peu démago faisait mouche. Mais, il avait besoin de son ami pour la clarté de ses analyses et pour son énergie militante. Inutile de le dire, c’était par le sous-chef que nos démarches avançaient. Il nous mis finalement en contacts avec des terroristes allemands, qui acceptèrent de nous fournir un «tube», un RPG-7 de l’armée soviétique.
»Au début, pendant une année, nous ne communiquions que par lettres. Ils voulaient mieux comprendre nos motivations. Nous essayions de leur faire comprendre l’enjeu écologique d’un attentat réussi contre Malville. »Par moment, ils nous posaient des questions très délicates sur les «limites de notre engagement aux côtés de l’internationalisme prolétarien», par exemple. Alors, on se creusait les méninges pendant des heures pour répondre sans se griller.
»Enfin, quelques rencontres directes furent organisées. Lors de la dernière, ils nous annoncèrent avec un sourire froid qu’ils pensaient que notre lutte valait un cadeau. Nous pouvions passer à Bruxelles chez leurs amis des Cellules Communistes Combattantes (CCC) pour prendre livraison d’un «tube» et de huit «bonbons». Les «bonbons» c’étaient les missiles anti-char à charge creuse.
»J’allai donc à Bruxelles, en septembre 81, chercher le «cadeau».
»Restait à décider comment nous allions mettre en œuvre notre coup. Deux mois avant la date prévue, nous n’avions toujours pas de plan! Personne ne pouvait présider nos séances, tellement on s’engueulait, en général de peur!
»Finalement, j’ai eu la conviction que je devais agir seul. Si on continuait à élaborer des plans foireux avec trois tireurs, on n’y arriverait jamais. De plus, je ne pouvais pas risquer la vie de mes copains sur une idée aussi folle.
Le jour J, le 18 janvier 1982, vers trois heures de l’après-midi, on avait tous rendez-vous à Lyon pour les dernières embrassades. L’approche commence alors. En voiture d’abord, laissée dans un petit chemin creux. Puis à pied. Je me change: pantalons, bottes spéciales et kway à jeter – tout à l’heure, ils pueraient la poudre. Je me charge du matos, c’était lourd, une vingtaine de kilos. Je marche vingt minutes jusqu’à un ancien chemin de halage, au bord du Rhône, je sens l’odeur du fleuve qui coule, rapide, silencieux et froid. J’étais dans les roseaux et les ronces, dans l’obscurité, loin de tout et soudain, au détour du chemin, la centrale! Eclairée, monstrueuse, elle bouchait tout l’horizon avec ses cinquante mètres de haut.
Je pose avec soulagement mon matériel à terre, mes épaules me faisaient mal mais je ne les sentais pas, mon cœur battait tellement fort que je titubais, j’étais comme saoul. Je mets le chevalet en place, il devait me servir d’appui pour ne pas trembler. La brèche en haut du bâtiment était noire. Ce soir-là, personne ne travaillait en haut, on entendait de lointains coups de marteau qui provenaient d’un des quatre bâtiments annexes des générateurs de vapeur.
Les cinq missiles russes à charge creuse étaient posés à terre, sagement alignés dans l’herbe humide. Je prends mon temps, tant que je n’avais pas tiré, personne ne savait que j’étais là, de l’autre côté du Rhône, à six cents mètres du réacteur. Les gardiens étaient tous dans leurs baraquements.
J’amorce le premier missile que je mets dans le tube, il se met en place bien au fond, avec un clic rassurant. Je m’accroupis en face de la centrale, vise le bas de la brèche un peu à droite, c’était le bon angle de visée, celui que Pedro avait calculé, celui qui avait une chance d’atteindre une pièce vitale lors de la trajectoire descendante du missile, après quatre secondes, moteur éteint. J’avais une main prise par la lampe de poche qui éclairait le viseur de nuit, et réglais la hausse à la main.
Je retiens mon souffle, je vise, je tire....
Rien ne se passe.
J’ai pourtant entendu distinctement le claquement du percuteur sur l’amorce, mais rien ne se passe!
Là, je fonds.
Et puis une idée me vint, du fin fond de mon désespoir: et si ce missile avait pris l’humidité? Des Russes m’avaient montré à Bruxelles le fonctionnement de l’appareil, j’avais compris à peu près leurs explications, je savais désarmer, reposer le missile défectueux dans l’herbe avec précaution, en prendre un deuxième, l’armer, viser... Clac ! »Et rien, de nouveau!
»J’arme le troisième missile, je vise, je bloque mon souffle, je tire... Une flamme rouge, un léger choc, je vois le missile qui vole dans mon viseur rudimentaire construit par Max avec deux crayons, il vole comme tous les espoirs des peuples du monde, espoirs de justice et de liberté, espoir de Gaïa qui se défend contre la technocratie, espoir de la création riche et diverse qui résiste à l’avidité de l’homme, à sa bêtise. Je vois dans le viseur le rougeoiement de la fusée qui propulsait le missile: quatre secondes, une éternité. Je regarde le missile entrer par la brèche, un peu trop à droite du sas à tourniquet. Je l’ai fait!»

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Les CRS tiraient à la grenade

Pour les antinucléaires, le chantier de Creys-Malville représentait une menace inédite et inégalée: «D’abord, les surgénérateurs pouvaient faire explosion, contrairement aux centrales classiques. Les Russes en avaient déjà perdu un, à Chevtchenko en 73, suite à un incendie de sodium. Ensuite, le gouvernement français voulait se lancer dans cette aventure sans consulter sa population», explique Chaïm Nissim. La première grande manifestation contre Superphénix s’est déroulée en juillet 1976. L’occupation du site a duré une semaine jusqu’à ce que les CRS donnent l’assaut. Les matraquages furent très violents. Le pire était cependant à venir. En juillet 1977, cinquante mille personnes essayèrent à nouveau d’occuper le chantier. La réaction policière fut terrible. Elle a coûté la vie à Vital Michalon, atteint par une grenade offensive. Deux autres manifestants, Michel Grandjean et Manfred Schulze, y laissèrent l’un un pied, l’autre une main. Le mouvement de manifestation pacifique avait été cassé. Mais la violence employée pour le faire taire allait faire naître d’autres formes de luttes... MGn

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Après vingt ans de silence, un ex-député avoue l'attaque à la roquette contre Creys-Malville

Le temps, le 8 mai 2003
Par Sylvain Besson

L'ancien député écologiste Chaïm Nissim lève le mystère sur l'attentat qui a visé, en 1982, le chantier de la centrale nucléaire française Superphénix.

A l'adresse : http://www.sortirdunucleaire.org/mai2003/letemps080503b.htm

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