Deuxième trimestre 2001
"
L'idéologie du retraitement " française se fissure
un peu plus
Mesurant le fossé
qui se creuse en France entre les pratiques industrielles et la doctrine
du " tout retraitement ", un rapport parlementaire (1)
appelle le gouvernement à " sortir de l'ambiguïté
actuelle " et propose d'encadrer ces pratiques par une
loi sur l'aval de la chaîne nucléaire.
WISE-Paris, le 22 mai 2001
[Mise en ligne le 28/05/2001]
Alors que le gouvernement américain cite
l'exemple français pour relancer le nucléaire et surtout
l'option retraitement, en France un rapport parlementaire prend acte
des impasses de cette stratégie pour la gestion du combustible
irradié.
Publié par l'Office parlementaire d'évaluation
des choix scientifiques et technologiques (OPECST), ce rapport
consacré aux " possibilités d'entreposage
à long terme de combustibles nucléaires irradiés "
est la suite de nombreux rapports de l'Office sur l'aval de la chaîne
nucléaire (2), qui tous entérinaient
la doctrine française du " tout-retraitement ".
Leur auteur, le socialiste Christian Bataille, est connu comme le " père "
de la seule loi d'orientation votée en France sur le nucléaire,
la loi du 30 décembre 1991 relative aux recherches
sur la gestion des déchets radioactifs. Il n'a jamais caché
ses opinions favorables au nucléaire et au retraitement, fustigeant
aujourd'hui encore le " caractère dogmatique "
des opposants à cette option.
En présentant son rapport à la presse,
jeudi 17 mai 2001, Christian Bataille a pourtant reconnu que,
devant les évolutions industrielles du nucléaire français,
" on ne peut plus dire que le retraitement est une solution
idéale ", ajoutant : " l'idéologie
du retraitement en a pris un coup, c'est sûr ".
Ainsi, tout en justifiant, dans leur contexte, les
choix des années soixante-dix engageant la France dans la voie
du retraitement civil et des surgénérateurs
et donc en absolvant la génération précédente
de décideurs industriels et politiques , le rapport
reconnaît que " [leur] raisonnement reposait sur
des prévisions qui ont été démenties par
les faits " (sur le développement du nucléaire
et la raréfaction des ressources en uranium). Aussi, malgré
" un très large consensus sur le maintien en France
d'une industrie nucléaire forte, de plus en plus de personnes
s'interrogent sur l'opportunité du retraitement des combustibles
irradiés ". En particulier, la justification économique
du retraitement, liée à la valorisation des matières
énergétiques contenues dans le combustible usé (uranium
et surtout plutonium) a fait long feu.
Selon la thèse défendue par le rapport,
cette réalité économique est pour les industriels,
et plus encore pour les politiques, une découverte récente.
Ainsi, le " tout retraitement " serait resté pour
tous une évidence jusqu'à ce jour de 1996 où
l'exploitant du parc nucléaire français, EDF, déclarait
devant des parlementaires que " sur 1.200 tonnes de
combustible irradié " déchargées
chaque année de ses réacteurs, " il a été
décidé de n'en retraiter que 850 tonnes ".
Dans ces conditions, explique Christian Bataille, EDF ne retraite qu'une
partie de son combustible UOX (à l'uranium), et aucun combustible
MOX (mélange d'uranium et de plutonium issu d'un premier
retraitement) dont 100 tonnes environ sont déchargées
chaque année.
Cette déclaration d'EDF entérinait
en fait une situation déjà ancienne et connue des experts (3) :
le contrat de retraitement signé entre EDF et COGEMA pour la
période 1990-2000 portait sur une quantité de l'ordre
de 8.000 tonnes de combustible, soit environ 4.500 tonnes
de moins que les quantités déchargées sur la même
période une situation qui porte à environ
10.000 tonnes le stock de combustible irradié entreposé
" en attente de retraitement " par EDF. Sur ce total,
7.097 tonnes étaient entreposées à La Hague
fin février 2001 (selon les indications de COGEMA),
dont plus de 6.000 tonnes sans contrat. De plus, EDF n'a jamais
fait retraiter son combustible MOX par COGEMA, hormis une campagne
de faisabilité portant sur 4,9 tonnes en 1998. Malgré
cette évidence, " les précédents rapports
de l'Office ainsi que les discussions qui entouraient le vote de la
loi de 1991 partaient du principe que tout le combustible irradié
serait retraité et que le seul problème à régler
concernait l'évacuation des déchets ultimes du retraitement ".
Après cet abandon qu'on le situe
en 1996 ou bien avant de " la doctrine
quasi-officielle du 'tout retraitement' ", il apparaît
clairement aujourd'hui qu'une partie du combustible " ne
sera pas immédiatement retraité ", ce qui
pose " immanquablement " le problème
de sa " destination finale ". Or, si le rapporteur
recommande d'agir " comme si le retraitement différé
devait être la règle applicable à l'intégralité
du combustible irradié entreposé ", il tire
surtout de son analyse la certitude que " l'entreposage
à long terme d'une partie du combustible irradié est devenu
inévitable " (4).
Christian Bataille lève ainsi un tabou que
les industriels eux-mêmes tentent encore de maintenir : lors
d'une audition parlementaire organisée, le 3 mai 2001,
par le rapporteur, EDF et COGEMA ont affirmé conjointement que
l'ensemble du combustible irradié serait retraité, expliquant
que la gestion de l'ensemble des flux était en fait pilotée
par le rythme de fabrication du combustible MOX le
seul exutoire disponible pour le plutonium issu du retraitement. Pour
équilibrer ces flux, COGEMA souhaite augmenter la cadence :
l'entreprise a ainsi, malgré l'opposition de la Ministre de l'Aménagement
du Territoire et de l'Environnement, déposé une demande
d'augmentation de la capacité de production de son usine MELOX
à Marcoule. EDF, en revanche, ne vise aucune augmentation :
l'électricien, autorisé à charger du MOX dans 20 réacteurs
sur les 28 techniquement aptes à cette opération,
ne cherche pas à étendre ces autorisations, et prétend
équilibrer les flux par l'augmentation progressive des taux de
combustion (5).
Commentant ces auditions, Christian Bataille a déploré
" la grosse rechute " des deux établissements
publics après " un effort de transparence effectué
ces dernières années ". En dépit
de leurs déclarations, il juge que " la nécessité
de prévoir dès maintenant des installations d'entreposage
à long terme de combustible irradié, aussi bien pour le
combustible UOX que pour le MOX ou les combustibles hors norme,
est désormais évidente ".
Fort de ce constat, le rapport de l'Office estime
" indispensable et urgent de sortir de l'ambiguïté
actuelle " et demande que " le Gouvernement
fasse savoir d'une manière officielle quelle devra être
la politique de la France en matière d'aval du cycle du combustible
nucléaire pour les prochaines décennies ".
Il propose pour cela " l'adoption d'une loi sur l'aval
du cycle du combustible nucléaire " qui permettrait
de " réaffirmer un certain nombre de principes et
de solenniser certaines règles ", notamment sur
quatre points :
-
la création d'une Délégation
interministérielle, " chargée de faire
appliquer au quotidien une politique globale et cohérente
de l'aval du cycle nucléaire, ce qui n'est pas le cas à
l'heure actuelle " ;
-
la gestion par pays des matières
radioactives, qui impose " de fixer des règles
très précises à l'entrée et au séjour
sur le sol français des combustibles étrangers destinés
à être retraités ". Saisie d'une
proposition de création d'une commission d'enquête
sur les importations à La Hague, la Commission de la production
et des échanges de l'Assemblée nationale avait renvoyé
aux travaux de l'Office (6). Christian
Bataille prend clairement position : " les contrats
qui sont passés avec les électriciens étrangers
concernent le retraitement et uniquement le retraitement ",
affirme-t-il, et " la COGEMA n'a pas à offrir
de services annexes d'entreposage, même si certains pays sont
manifestement prêts à payer pour se débarrasser
de problèmes qu'ils ne savent pas ou ne veulent pas régler " ;
-
le renforcement du rôle de l'ANDRA (agence
nationale de gestion des déchets radioactifs), qui " doit
s'affirmer en qualité d'opérateur unique pour la gestion
de tous les déchets nucléaires sans exception ",
ce qui est loin d'être le cas aujourd'hui ;
-
la clarification du financement des
dépenses liées aux déchets et à l'aval
du cycle, " l'organisation actuelle du financement
du stockage des déchets, de l'entreposage des combustibles
irradiés, et du démantèlement des installations
hors d'usage par de simples provisions inscrites dans les comptes
d'EDF ne constitu[ant] plus, à long terme, une solution satisfaisante ".
Prenant la tête du Gouvernement en juin 1997,
le Premier ministre Lionel Jospin s'était engagé à
faire ce qu'il disait et dire ce qu'il faisait. En pointant la schizophrénie
actuelle de l'industrie de l'aval du cycle nucléaire, le rapport
de l'Office le met au défi d'appliquer cette transparence en
s'attaquant ouvertement à des problèmes complexes que
la doctrine officielle préfère laisser dans l'ombre. Plus
largement, il ouvre le débat sur l'intérêt de poursuivre
une stratégie de retraitement dont les avantages revendiqués
apparaissent de plus en plus coupés de la réalité.
Notes :
- C. Bataille, Les possibilités d'entreposage à
long terme de combustibles nucléaires irradiés,
Rapport de l'Office parlementaire d'évaluation des choix
scientifiques et technologiques. Assemblée nationale et Sénat,
version provisoire, mai 2001
- Précédents rapports de l'OPECST sur le même
thème :
- En mai 1989, un rapport aux Ministres de l'Industrie et
de la Recherche pointait déjà le " fixisme
doctrinal " du nucléaire français, notamment
" le caractère rigide de la doctrine "retraitement
total et immédiat" pour les combustibles irradiés,
alors qu'il apparaît de plus en plus clairement que, pour EDF,
un stockage intermédiaire assez prolongé entre la
sortie du réacteur et le retraitement constitue une variante
inévitable "
Voir : H. Guillaume, R. Pellat, Ph. Rouvillois,
Rapport sur le bilan et les perspectives du nucléaire
civil en France, mai 1989
- Où l'entreposage à long terme est conçu comme
" une option de longue durée mais bornée
du cycle du combustible permettant d'attendre une solution technique
ou une décision politique ultérieure ",
selon une définition que le rapporteur emprunte au Commissariat
à l'énergie atomique
- Le taux de combustion correspond à l'énergie délivrée
par une quantité donnée de combustible. Pour une même
production électrique, les tonnages chargés et déchargés
du parc diminuent donc lorsque les taux de combustion augmentent
- Voir " Les
députés n'enquêteront pas sur les "problèmes
d'application de la loi" à La Hague ",
7 mai 2001
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