Troisième trimestre 2002
Un
désastre pour les finances en Angleterre, et pour l’image
du nucléaire en France : les déclarations sans appel des
électriciens sur la filière plutonium
WISE-Paris, le 12 septembre 2002
[Mise en ligne le 13/09/2002]
L’opposition de nombreux cadres d’EDF au choix français
du retraitement n’était plus un secret depuis plusieurs
années, mais jusqu’à présent les critiques
ne circulaient qu’en interne. Aujourd’hui, ces critiques
s’expriment publiquement à un très haut niveau de
l’entreprise.
M. Christian Stoffaës, directeur de la prospective et des relations
internationales à EDF, développe dans la Revue d’économie
financière, à l’occasion du Sommet de la Terre
à Johannesbourg, sa conception du développement durable
(1). Sans surprise, il trouve à l’énergie
nucléaire « des atouts écologiques considérables
pour la production de l’électricité »,
à condition bien sûr de « soumettre l’utilisation
de l’énergie nucléaire aux contrôles démocratiques
et à la transparence ». Mais il constate que «
le développement de l’énergie nucléaire
est aujourd’hui quasiment interrompu dans le monde ».
Et sous le titre « Déchets nucléaires et filières
plutonium : La Hague en question », il désigne le
principal responsable, à ses yeux, de la crise que traverse le
nucléaire : l’image très négative liée
à la poursuite du retraitement. « Surtout, écrit-il,
il faut couper définitivement et de manière convaincante
le lien originel entre la production d'électricité d'origine
nucléaire et les matières nucléaires susceptibles
d'utilisation militaire, en interrompant la production de plutonium
à partir des déchets nucléaires et en recherchant
des solutions acceptées pour le devenir des combustibles irradiés
».
Le retraitement du combustible usé et la réutilisation
du plutonium sous forme de MOX reste pourtant la stratégie officiellement
prônée par EDF pour la gestion de l’aval du cycle.
Mais la direction d’EDF reconnaît en coulisses que cette
stratégie, néfaste en terme d’image, est surtout
trop coûteuse. Ainsi, l’entreprise n’a jamais contesté
les conclusions du rapport remis en juillet 2000 par MM. Charpin, Dessus
et Pellat au Premier ministre Jospin, selon lesquelles le retraitement
représente pour le parc français un surcoût de 300
millions d’Euros par an par rapport à une stratégie
de stockage direct (2).
Pas question, toutefois, pour l’électricien national français
de reconnaître publiquement ce surcoût. Au contraire, l’exploitant
du parc nucléaire a renouvelé en septembre 2001, pour
une période de 7 ans, l’accord commercial qui le lie à
l’industriel du retraitement COGEMA, aujourd’hui société
du groupe Areva. L’accord a la bénédiction des pouvoirs
publics, qui détiennent la totalité du capital du premier,
et la majeure partie du second. Mais que se passera-t-il si, comme le
Premier ministre Jean-Pierre Raffarin en a manifesté l’intention,
la privatisation d’EDF est engagée dans les mois qui viennent
?
La réponse, désastreuse, nous vient peut-être aujourd’hui
d’outre-Manche, où l’industrie nucléaire est
frappée de plein fouet par la concurrence née de la libéralisation
du marché de l’électricité. Le principal
exploitant des réacteurs britanniques, British Energy (BE), a
été privatisé en 1996. Le groupe, premier producteur
britannique d’électricité, affichait encore au cours
de l’été une bonne santé financière
; mais la réalité était toute autre. Après
avoir agité le 6 septembre 2002 la menace d’une faillite
immédiate, BE a obtenu le 9 septembre dernier du gouvernement
britannique une « rallonge » de 410 millions de livres (650
millions d’euros), sous forme de prêt sans intérêt.
Une somme qui n’apporte pourtant au groupe qu’un sursis
financier de trois semaines, le temps de négocier avec les autorités
un plan de sauvetage à plus long terme.
Or le retraitement du combustible usé est présenté
par les analystes comme une cause majeure de la quasi-faillite actuelle
de l’entreprise. Le cœur du problème est que BE est
contraint d’honorer les contrats de retraitement signés
avec British Nuclear Fuel (BNFL) avant sa privatisation. Depuis deux
ans, British Energy a fait pression en vain pour une renégociation
de ces contrats, qui lui aurait permis de réduire d’un
tiers ses dépenses de retraitement, évaluées à
300 millions de livres (près de 450 millions d’euros) (3).
Un arrêt du retraitement et son remplacement par le stockage du
combustible usé économiserait, selon la compagnie, deux
tiers de cette dépense.
Le directeur de BE, R. Jeffrey, avait clairement insité sur
l’impact du retraitement en présentant les résultats
du groupe – une perte record de 493 millions de livres (750 millions
d’euros) – pour l’année fiscale 2001 : «
Si la politique britannique avait été le stockage
direct comme aux Etats-Unis, BE aurait fait des profits en Grande Bretagne.
A l’inverse, si le retraitement avait été adopté
aux Etats-Unis, alors nos profits nord-américains auraient été
balayés. C’est aussi simple que cela. » La situation
apparaissait alors grave, elle n’était pas encore désespérée…
Notes :
- Christian Stoffaës, “Développement
durable: l'idéologie du siècle”, in Revue d'économie
financière, “Johannesburg 2002 : écologie et finance”,
n° 66, juillet 2002, pp.297-305
- Charpin, J.-M., Dessus, B., Pellat, R., Etude
économique prospective de la filière électrique
nucléaire, Rapport au Premier ministre, La Documentation française,
2000
- Cf. WISE-Paris Nos Brèves, "British
Energy, menacé de faillite, ne supporte plus le poids du retraitement
Avec le soutien de parlementaires travaillistes, SERA presse le gouvernement
de stopper les contrats avec BNFL", 11 septembre 2002
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