Quatrième trimestre 2002
La
transparence sur les comptes d’EDF : un pavé parlementaire
dans la mare
WISE-Paris, le 28 octobre 2002
[Mise en ligne le 29/10/2002]
Dans un rapport décapant d’octobre
2002 sur les crédits de l’industrie et de l’énergie
de la loi de finances 2003 (1), le député
UMP des Yvelines Masdeu-Arus, de la Commission des affaires économiques
de l’Assemblée nationale, a tenté d’étudier
de plus près la situation économique et financière
d’EDF. Les résultats de son étude, sans appel, épinglent
la gestion déplorable de l’entreprise publique, et font
état de mauvaise volonté et d’« erreurs
» pour le moins suspectes dans la transmission d’informations
concernant les comptes de l’entreprise.
Pour le député, ingénieur conseil
de profession, « depuis plusieurs mois, des informations troublantes
se font jour quant à la gestion de cette entreprise ».
Les signaux envoyés par la direction d’EDF depuis l’été
2002 sur ses résultats financiers ont en effet de quoi laisser
perplexe, annonçant tantôt des déficits («
EDF : François Roussely a indiqué que les comptes pour
2002 devraient frôler le rouge », Le Monde, 21
août 2002), tantôt des profits (« EDF a réalisé
500 millions d'euros de bénéfices au premier semestre
», Les Echos, 21 octobre 2002) (2).
Le PDG d’EDF, François Roussely, était
même allé jusqu’à déclarer, en septembre
2002, devant la Commission des finances de l’Assemblée,
que les résultats 2002 de son entreprise seraient fonction des
conditions climatiques (3). Stigmatisant cette
affirmation, et pour mettre un terme aux doutes sur les résultats
2002, M. Masdeu-Arus note ainsi : « Sans doute, les services
d'EDF prévoient-ils un hiver exceptionnellement rigoureux car
on comprend mal comment des comptes sincères pourraient aboutir,
en 2002, à un résultat significativement positif...
».
Reprenant les résultats obtenus par l’entreprise
depuis 1998, le député montre que non seulement aucun
objectif fixé par le contrat de groupe Etat/EDF n’a été
atteint, mais que les résultats ont même nettement tendance
à s’éloigner de ces objectifs. Selon lui, «
cette évolution est imputable à la gestion de l'entreprise
qui s'est révélée incapable de maîtriser
ses coûts, ce qui est particulièrement préoccupant
dans un contexte d'ouverture croissant à la concurrence pesant
sur les produits ». Illustrant le fait que « la
situation économique d'EDF se dégrade continûment
depuis plusieurs années », M. Masdeu-Arus souligne
ainsi que l’excédent brut d’exploitation (EBE), indicateur
significatif de la santé de l’entreprise, a chuté
de 22,5 % depuis 1998. Il ajoute également que l’«
on peut évaluer, en première analyse, que la valeur
nette du groupe a diminué de 11.084 millions d'euros (72,7 milliards
de francs) entre 1998 et 2001 ».
M. Masdeu-Arus souligne de plus que « avec
une ouverture de l'ordre des deux tiers du marché, prévue
dès 2004, l'augmentation de tarifs nécessaire pour rétablir,
au niveau de 1998, la situation économique d'EDF maison mère
serait [...] de l'ordre de 15 à 20 % et ce, sans prendre en compte
le risque de mauvaises surprises venues des filiales ». On
comprend alors qu’il est « évident que l'entreprise
aura à faire face à de graves difficultés si son
chiffre d'affaires en France recule de manière significative
sous l'effet de la concurrence comme le laissent craindre les exemples
étrangers caractérisés par une libéralisation
plus précoce ». Un jugement pour le moins inquiétant
si l’on se souvient des conséquences de la libéralisation
du marché de l’énergie en Grande-Bretagne, où
l’exploitant British Energy se trouve aujourd’hui en quasi-faillite.
Mettant en garde sur l’avenir de l’entreprise, le député
a par ailleurs souligné que la situation économique et
financière d’EDF au 31 décembre 2001 « apparaît
doublement préoccupante [...] car elle laisse craindre une dégradation
ultérieure accrue des résultats et, dans la perspective
de l'ouverture du capital, une importante perte de valeur », concluant
que « dans ces conditions, un résultat positif en 2002
parait bien peu probable »...
Pour M. Masdeu-Arus, la dégradation de la
situation financière d’EDF « est donc bel et
bien imputable à un manque de rigueur dans la gestion »,
et il ajoute que « le fait que l'intérêt de la
direction de l'entreprise ait été tout entier accaparé,
depuis plusieurs années, par l'expansion internationale de celle-ci
n'y est sans doute pas totalement étranger ».Malheureusement,
côté international, la situation n’est pas plus brillante,
les comptes sociaux d’EDF International affichant une perte de
1.392 millions d'euros.
Mais si « les conséquences d'un
tel gouffre financier sont naturellement hors de proportion avec la
situation des autres filiales du groupe [...] il serait pourtant faux
de penser que celles-ci sont particulièrement prospères
», ce qui n’a pas empêché la direction d’EDF
d’investir massivement dans ces filiales. Le rapport montre ainsi
très clairement qu’à la date d’achat de la
filiale argentine Edenor (entre mars et juin 2001), tous les éléments
permettant d’envisager une crise financière argentine étaient
déjà disponibles et auraient dû être utilisés
; ce qui aurait probablement permis d’éviter d’acheter
en Amérique latine des titres qui se sont dépréciés
de 1.599 millions d'euros (10,5 milliards de francs) en 2001...
Le député Masdeu-Arus est également
très critique sur la communication des informations de l’entreprise,
en faisant état de rétention d’informations de la
part d’EDF. Alors que devant la Commission de la production, en
juillet 2002 (4), M. Roussely avait affirmé
« tenir à disposition » les procès-verbaux
des conseils d'administration d'EDF et EDF International, M. Masdeu-Arus
affirme qu’il n’a finalement pas été possible
de les obtenir, EDF renvoyant au Gouvernement pour la transmission de
ces pièces.
Plus grave, le député accuse EDF d’être
allé jusqu’à lui fournir des chiffres erronés.
Pour expliquer la dégradation de la situation financière
de l’entreprise, M. Roussely affirmait en septembre 2002 que «
l'obligation d'achat de l'électricité produite par
des installations de cogénération, et peut-être
demain, par des éoliennes, se traduit par un surcoût de
900 millions d'euros par an qui n'est pour l'instant pas compensé
». Selon les chiffres communiqués au député
par EDF, l’obligation d’achat serait passée de 459
millions d'euros en 1998 à 1.557 millions d'euros en 2001. Une
telle hausse paraît surprenante : alors que le poids de l’obligation
d’achat a probablement augmenté entre 2001 et 2002, les
chiffres disponibles pour cette dernière année, où
pour la première fois une autre source publique qu’EDF
existe, sont inférieurs au montant affiché par EDF pour
2001. Après consultation de la Commission de régulation
de l'électricité (CRE), il s’est avéré
qu’EDF avait en fait déclaré en juillet 2002 des
dépenses d’obligation d’achat de 1.403 millions d'euros,
et non 1.557 millions d'euros, soit une « erreur » de 154
millions d’euros (plus d’1 milliard de francs). De l’avis
du député, « un tel écart jette naturellement
un doute fâcheux sur la fiabilité de l'ensemble des informations
communiquées par EDF à votre rapporteur »...
Au final, il semble que les dépenses liées à l’obligation
d’achat de l’électricité par EDF représentent
un surcoût de 944 millions d’euros sur la période
1998-2001, et non 900 millions d’euros par an…
Le plus inquiétant est peut-être la
critique portée par le député sur l’absence
totale de gestion à long terme du dossier des retraites, d’une
part, et de celui du démantèlement des centrales nucléaires
et de l’aval du cycle d’autre part. Alors que « toute
réflexion sur la situation d'EDF doit être conduite en
conservant en mémoire le fait que l'entreprise va rapidement
avoir à se préparer à faire face à [ces]
deux charges considérables », le rapport affirme que
« dans les deux cas, les moyens aujourd'hui disponibles pour
couvrir les engagements sont hors de toute proportion avec les besoins
prévisibles ».
Pour le démantèlement et l’aval
du cycle, seuls 1.585 millions d'euros d’actifs dédiés
étaient réellement disponibles, au 31 décembre
2001, une paille comparée aux fonds colossaux nécessaires
pour démanteler les centrales et gérer les déchets
nucléaires. Si les provisions constituées en vue de ces
dépenses, qui s’élèvent à 27 milliards
d'euros, existent, le député souligne qu’elles «
ne constituent qu’une classification comptable sans que les
moyens correspondants soient identifiés ». Et le rapporteur
de conclure que même si « dans le cas des engagements
liés aux spécificités de la production nucléaire,
la survenance de la charge n’interviendra que progressivement
» – avec une incertitude d’horizon liée à
la durée de vie des centrales –, « les sommes
concernées sont toutefois telles que l’entreprise ne pourra
éluder longtemps la préparation sérieuse de l’avenir
».
Notes :
- Avis (N° 258) présenté au nom
de la Commission des affaires économiques, de l’environnement
et du territoire sur le projet de loi de finances pour 2003 (n°
230, Tome VI – Économie, Finances et Industrie / Industrie
- Énergie), par M. Jacques Masdeu-Arus, Député,
10 octobre 2002. Disponible sur le site de l’Assemblée
nationale : http://www.assemblee-nat.fr.
Les citations de cet article, sauf mention contraire, sont tirées
de ce rapport
- Pour plus de détails, voir WISE-Paris,
Nos News, « Chaud et froid sur les comptes d’EDF »,
25 octobre 2002, à l'adresse,
http://www.wise-paris.org/francais/nosbreves/annee_2002/nosbreves021029a.html
- Audition de F.Roussely devant la Commission des
finances, 18 septembre 2002. Compte-rendu disponible sur le site de
l’Assemblée nationale : http://www.assemblee-nat.fr
- Audition de F. Roussely devant la Commission de
la production et des échanges (ancien nom de la Commission
des affaires économiques), 30 juillet 2002. Compte-rendu disponible
sur le site de l’Assemblée nationale : http://www.assemblee-nat.fr
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