Quatrième trimestre 2002
Chaud
et froid sur les comptes d’EDF
Sous le feu croisé des parlementaires français
et de la Commission européenne, la « créativité
comptable » (1) de l’opérateur
électrique national est sur la sellette ; au cœur des débats
sur l’ouverture –du marché électrique et du
capital d’EDF–, les coûts réels du nucléaire
restent obstinément dans le flou.
WISE-Paris, le 28 octobre 2002
[Mise en ligne le 29/10/2002]
En apparence, tout va bien : ainsi, l’édition
du 21 octobre 2002 du quotidien économique Les Echos
dévoilait les bons résultats du groupe EDF au premier
semestre (2). Mais le journal relève que,
malgré un résultat net de 500 millions d’euros à
mi course, l’électricien devrait « réaliser
des produits exceptionnels considérables » au second
semestre pour remplir l’objectif de résultat net de 212
millions d’euros sur l’année.
L’inquiétude est donc de mise. Et les
explications du président d’EDF, François Roussely,
qui tentait cet été de justifier les comptes de son entreprise
devant la Commission de la production puis la Commission des finances
de l’Assemblée Nationale, n’ont pas convaincu, loin
s’en faut. Ainsi, un rapport rendu le 23 octobre 2002 par la Commission
des Affaires Economiques sur la loi de finances 2003 épingle
EDF pour sa gestion catastrophique et met en cause la fiabilité
des données fournies par l’entreprise (3).
Dans le même temps, la Commission européenne enquête
également sur les comptes d’EDF.
EDF dans le collimateur de Bruxelles
Une grande offensive de Bruxelles contre EDF a en
effet été lancée, mercredi 16 octobre, par le commissaire
européen à la concurrence, Mario Monti. Les principales
critiques adressées à l’entreprise publique sont
dirigées contre les avantages octroyés par l’Etat
à EDF, qui « paraissent incompatibles avec les règles
communautaires » (4). Bruxelles entend
en particulier mettre fin à des avantages tels que la garantie
illimitée de l’Etat dont bénéficie EDF dans
le cadre de son statut d’EPIC (Etablissement Public à Caractère
Industriel et Commercial). Des faveurs publiques qui lui permettent
d'obtenir des prêts plus intéressants que ses concurrents,
et qui financent ainsi une partie de son expansion à l'étranger,
et particulièrement sa politique d’acquisition dans les
principaux pays européens. Bruxelles s’interroge également
sur des pratiques fiscales d’EDF, entre 1986 et 1997, qui consistaient
à constituer des provisions « irrégulières
» dans l’unique objectif de diminuer ses impôts ;
la Commission précise que ces avantages seraient évalués,
selon les autorités françaises, à 900 millions
d'euros.
La Commission européenne a laissé
un mois à la France pour communiquer les mesures qu’elle
compte prendre face à ces abus. Le ministre de l'Economie Francis
Mer et la ministre déléguée à l'Industrie
Nicole Fontaine ont de leur côté affirmé, dès
le 16 octobre, dans un communiqué de Bercy, qu’ils «
regrettent la décision de la Commission européenne
de lancer une enquête approfondie contre EDF », en
estimant que « les éléments examinés
par la Commission ne constituent pas des aides d'Etat ».
Des déclarations contradictoires pour l’exercice
2002 d’EDF
Au début de l’été 2002,
la situation économique d’EDF paraissait critique : les
acquisitions internationales de l’entreprise, qui rappelaient
les achats malheureux de France Télécom, étaient
la cible des médias, et Jean-Pierre Raffarin refusait, fin juillet,
l’augmentation demandée par l’entreprise des prix
de l’électricité aux particuliers, grevant le budget
de 500 millions d’euros de recettes potentielles. Le 30 juillet
2002, devant la Commission de la production de l'Assemblée nationale,
le PDG d’EDF François Roussely concédait ainsi que
les comptes d’EDF allaient « probablement frôler
le rouge » (5) en 2002.
Suite à une nouvelle audition, le 18 septembre
2002, devant la Commission des finances de l’Assemblée
nationale, M. Roussely est cependant revenu sur ses précédentes
déclarations, jugées trop pessimistes, et a estimé
« qu’EDF est en mesure de s’éloigner, dans
le bon sens, de la zone critique » (6).
Des prévisions internes à l’entreprise, évoquées
dans La Tribune en septembre (7), font ainsi état
d’un résultat net de 212 millions d'euros. Comment expliquer
ce soudain renversement de tendance, à un mois et demi d’intervalle
? M. Roussely n’a pas donné d’explication précise
à ce sujet, évoquant seulement « l’évolution
de la conjoncture » et « l’environnement
économique ».
Profits à l’arraché...
Le revirement apparaît d’autant plus
surprenant qu’il contraste avec le climat entretenu en interne
par la direction d’EDF : pendant la convention de rentrée
des 300 cadres dirigeants de l’entreprise, qui s’est tenue
à huis clos le vendredi 13 septembre 2002, l’heure était
clairement à l’austérité. Le directeur financier
d’EDF, Jacques Chauvin, est même allé jusqu’à
critiquer le manque de prise de conscience, au sein de l’entreprise,
de l’ampleur des problèmes financiers (8).
Les sources d’économie restent cependant
rares, et en ce qui concerne les frais de personnels, les gisements
d’économie semblent être épuisés, les
effectifs de l’entreprise ayant déjà diminué
de 1.500 personnes depuis le début de 1999. M. Roussely affichait
ainsi le 18 septembre, devant la Commission des finances, sa volonté
de « privilégier les gains de productivité sur
les achats, hors combustible », sans développer davantage
ses intentions.
... ou nouveau tour de passe-passe ?
Face aux députés de la Commission
des finances, M. Roussely a évoqué ici ou là quelques-uns
des changements stratégiques qui se répercutent sur le
bilan de l’entreprise, à commencer par le report des dépenses
« non indispensables » à l’année
prochaine (la Direction générale avait déjà
imposé à l’ensemble de ses services, quelques jours
auparavant, le blocage de toutes les dépenses, hors sécurité,
sûreté et service public). Les investissements à
l’étranger, qui se chiffrent aujourd’hui à
une dizaine de milliards d’euros (9), ont
également été réduits de 4 milliards d’euros
pour la période 2001-2003. M. Roussely a par ailleurs reconnu
avoir repoussé de deux ans, vers 2004 ou 2005, la date de rentabilité
de ces investissements. Des modifications qui s’ajoutent aux mesures
déjà prises pour que les bilans d’EDF fassent bonne
figure, avant l’ouverture prochaine de son capital. Mais dans
le cadre du changement de normes comptables mis en place pour l’ouverture
de capital, le directeur financier d’EDF lui-même envisage
la découverte de « mauvaises surprises »
dans les comptes de l’entreprise (10)…
Des résultats toujours plus fragiles
Les promesses de profits restent entachées
de nombreuses incertitudes : M. Roussely a ainsi indiqué devant
la Commission des finances que les résultats 2002 dépendront
en fin de compte... des conditions climatiques de la fin de l’année.
Mais ces profits dépendront surtout des prochaines évolutions
en Amérique du Sud, où EDF a engagé en juillet
des procédures juridiques contre le gouvernement argentin pour
obtenir réparation des dommages causés suite à
l’effondrement économique du pays (11)
; les deux filiales d’EDF en Argentine, Edenor et Edemsa, se sont
déclarées en cessation de paiement après avoir
accumulé une dette de plus de 800 millions de dollars (12).
En 2001, le résultat net d’EDF affichait
déjà une chute de 28%, à 841 millions d’euros,
et seule la révision des contrats passés avec Cogéma
avait permis aux comptes de l’entreprise de sortir du rouge. Déjà
en 2000, EDF n’avait équilibré ses comptes qu’au
moyen d’une reprise de provisions d’1 milliard d’euros
sur l’aval du cycle du combustible, effectuée par anticipation
d’un nouveau contrat avec Areva finalement conclu en septembre
2001.
Des doutes jusque dans les rangs parlementaires
Les déclarations contradictoires de F. Roussely
devant les parlementaires ont semé le doute dans leurs rangs.
A l’occasion d’une question orale au Gouvernement (13),
le 8 octobre 2002, le sénateur RPR de l’Oise et rapporteur
général de la Commission des finances, du contrôle
budgétaire et des comptes économiques de la nation, Philippe
Marini, a ainsi ouvertement fait part de ses doutes sur « l’évolution,
à [ses] yeux très préoccupante, de la situation
financière d’Electricité de France ».
Il précisait qu’après étude des réponses
apportées par le Président d’EDF aux députés,
il n’y avait « pas trouvé tous les éléments
d’information que,à un moment ou à un autre, il
faudra bien communiquer au Parlement », et insistait sur
« la transparence qu’exigent aujourd’hui de plus
en plus les marchés, les investisseurs et l’opinion publique
».
Dans sa réponse, la ministre déléguée
à l'industrie, Mme Fontaine, s’est limitée à
donner quelques informations sur des opérations de l’exercice
2001, en se déclarant prête à faire le point sur
les prévisions 2002/2003 « dès que les informations
nécessaires à cet effet seront disponibles et suffisamment
fiables »...
Ce qui n’est pas prêt d’être
le cas, si l’on en croit l’avis extrêmement critique
rendu le 23 octobre 2002, au nom de la Commission des affaires économiques
de l’Assemblée nationale, par M. Masdeu-Arus (14).
Dans le cadre d’une évaluation des crédits pour
l’industrie et l’énergie dans la loi de finances
2003, l’avis détaille la situation économique et
financière d’EDF, sur laquelle il porte une appréciation
très négative : la critique porte non seulement sur la
mauvaise gestion de l’entreprise depuis 1998, mais aussi sur une
forme de mauvaise volonté dans la transmission d’informations
concernant ses comptes.
Le précédent britannique
Il est remarquable de constater que, dans toute
cette agitation, les coûts du nucléaire, qu’il s’agisse
de l’exploitation des réacteurs ou de la gestion du combustible,
échappent totalement à la discussion. Ils sont pourtant
au centre des préoccupations sur l’avenir d’EDF dans
le double mouvement d’ouverture de son marché domestique
et de son capital.
Sur ce plan, les leçons de la quasi-banqueroute
actuelle de British Energy (BE) ne semblent pas avoir été
tirées de ce côté-ci de la Manche. BE, qui était
une entreprise publique jusqu’en 1996, constitue la principale
compagnie d’électricité britannique. Sa production,
essentiellement nucléaire, fournit plus de 20% de l’électricité
produite en Grande Bretagne. Discrète jusqu’au début
du mois de septembre 2002 sur l’état réel de ses
comptes, BE a brutalement menacé, le 5 septembre, de se placer
en cessation de paiement si l’Etat ne lui venait pas en aide (15).
Le prêt à court terme (trois semaines) de 650 millions
d’euros consenti alors par l’Etat britannique n’a
fait que repousser le naufrage de la compagnie, aucune solution quant
à son avenir n’ayant été trouvée à
l’heure actuelle. Le gouvernement britannique a seulement annoncé
le 26 septembre 2002 qu’il prolongeait de deux mois le prêt
initial, tout en le portant à 1.016 milliards d’euros ;
et cela alors même que la Commission européenne déclarait
ne pas avoir été consultée sur une telle aide d’Etat…
Une faillite de BE entraînerait inévitablement, du même
coup, la banqueroute de l’entreprise publique qui retraite les
déchets nucléaires des centrales britanniques, BNFL (British
Nuclear Fuel Limited), déjà en mauvaise posture financière.
Malgré d’importantes différences
dans les situations nationales, on peut remarquer de fortes similitudes.
EDF se trouve comme BE en situation de nette surcapacité sur
son marché, et doit gérer les importants coûts fixes
associés à la gestion du parc nucléaire qui se
prêtent mal aux exigences d’un marché libéralisé
– y compris un contrat très coûteux de retraitement
du combustible usé. En revanche, la contrainte externe à
laquelle EDF n’est pas encore soumise et qui a été
fatale au groupe britannique est la chute des prix de l’électricité
consécutive à la libéralisation ; une contrainte
qui pourrait apparaître rapidement sur un marché français
de l’énergie qui doit en quelques années s’ouvrir
totalement à la concurrence.
Le dogme de la compétitivité
du nucléaire, qui résiste pour l’instant en France
aux turbulences sur les comptes d’EDF, s’est effacé
en Grande-Bretagne avec la privatisation de l’exploitant des centrales
et la libéralisation du marché. Les mêmes mouvements,
s’ils ont lieu en France selon les projets respectifs du Gouvernement
et de la Commission européenne, conduiront inévitablement
à une transparence sur les coûts qui permettra de savoir
si l’exception française du « tout nucléaire
» est aussi une exception économique.
Notes :
- Le Figaro, « La Commission européenne
s'attaque à EDF », 17 octobre 2002
- Les Echos, « EDF a réalisé
500 millions d'euros de bénéfices au premier semestre
», édition électronique du 21 octobre 2002
- Voir WISE-Paris, Nos News, « La transparence
sur les comptes d’EDF : un pavé parlementaire dans la
mare », 28 octobre
2002, à l'adresse :
http://www.wise-paris.org/francais/nosbreves/annee_2002/nosbreves021029b.html
- Communiqué de presse de la Commission européenne,
« Aides d’Etat : la Commission entend mettre fin à
certains avantages dont bénéficierait EDF »,
Bruxelles, 16 octobre 2002
- Un compte rendu de l’audition de M. Roussely
du 30/07/2002 est disponible sur le site de l’Assemblée
Nationale : http://www.assemblee-nat.fr/12/cr-cpro/01-02/c0102010.asp
- Selon le compte rendu de l’audition de M.
Roussely du 18/09/2002, disponible sur le site de l’Assemblée
Nationale : http://www.assemblee-nat.fr/12/cr-cfiab/01-02/c0102013.asp
- « En 2002, EDF espère 200 millions
de profit », La Tribune, 19/09/2002
- « EDF décrète l'austérité
pour échapper au sort de France Télécom
», Le Monde, 14/09/02
- Au cours de l’audition du 30/07/2002, M.
Roussely annonçait que les investissements étrangers
déjà réalisés se chiffraient à
12 milliards d’euros. Au cours de l’audition du 18/09/2002,
en revanche, M. Roussely citait le chiffre de 10 milliards d’euros...
- « EDF décrète l'austérité
pour échapper au sort de France Télécom
», Le Monde, 14/09/02
- « EDF lance une procédure contre
le gouvernement argentin », Les Echos, 12/09/2002
- « EDF brandit l'arme juridique pour couvrir
ses risques en Argentine », Le Monde, 13/09/2002
- Question orale N° 30 de M. Philippe Marini
inscrite à l'ordre du jour du mardi 8 octobre 2002 ; disponible
sur le site du Sénat : www.senat.fr
- Avis (N° 258) présenté au nom
de la Commission des affaires économiques, de l’environnement
et du territoire sur le projet de loi de finances pour 2003 (n°
230, Tome VI – Économie, Finances et Industrie / Industrie
- Énergie), par M. Jacques Masdeu-Arus, Député,
10 octobre 2002. Disponible sur le site de l’Assemblée
nationale : http://www.assemblee-nat.fr
- Voir WISE-Paris, Nos News Archives, « La
transparence sur les comptes d’EDF : un pavé parlementaire
dans la mare », 12 septembre 2002, à l'adresse :
http://www.wise-paris.org/francais/nosbreves/annee_2002/nosbreves020912b.html
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