Troisième trimestre 2003
Redémarrage
de Phénix et ouverture “ secrète ” d’un
site d’étude de l’entreposage à Marcoule,
accumulation de retard sur le stockage profond à Bure :
Les perspectives confuses des recherches françaises sur la gestion
des déchets à vie longue
WISE-Paris, le 4 juillet 2003
[Mise en ligne le 05/07/2003]
L’annonce du redémarrage, le 15 juin
2003, du réacteur à neutrons rapides Phénix (1)
est une bonne nouvelle pour l’industrie française du plutonium.
Celle-ci, après avoir subi un coup sévère avec
la mise à l’arrêt définitif, en décembre
1998, de Superphénix, n’a pas ménagé ses
efforts pour maintenir en vie son prédécesseur, une machine
vieille de trente ans. L’annonce, début janvier 2003, du
feu vert accordé par l’autorité de sûreté
nucléaire au redémarrage de Phénix avait coïncidé
avec d’autres signes de soutien clair à la filière
plutonium, la parution des nouveaux décrets d’autorisation
de La Hague et l’ouverture d’une enquête publique
pour étendre la capacité de l’usine MELOX. (2)
L’ancêtre de la filière des surgénérateurs
en France, fermé depuis 1999 pour de lourds travaux de mise à
niveau et de sécurisation (pour une somme d’environ 1,25
milliards de francs, ou 200 millions d’euros), doit permettre
au Commissariat à l’énergie atomique (CEA) d’entreprendre
de nouvelles expériences de transmutation des éléments
radioactifs. Son autorisation de fonctionnement, bien que limitée
à 6 cycles prévus d’ici 2008, est inscrite par les
autorités dans le cadre de la loi du 30 décembre 1991
sur les recherches sur la gestion des déchets radioactifs, aussi
appelée « loi Bataille ». Phénix est présenté
comme le seul outil expérimental européen qui permette
de réaliser, dans des conditions représentatives, certaines
expériences de transmutation des déchets nucléaires
à vie longue, nécessaires à la poursuite des recherches
françaises sur la séparation-transmutation, le «
premier axe » de la loi de 1991. (3)
Présenté comme une avancée,
le redémarrage de Phénix vient en fait renforcer la confusion,
née de plusieurs annonces récentes, sur l’avancement
et les perspectives des recherches françaises pour la gestion
des déchets radioactifs à vie longue.
Officiellement, la situation est plutôt satisfaisante.
Deux membres de l’Office parlementaire d’évaluation
des choix scientifiques et technologiques (OPECST), les députés
Christian Bataille, « père » de la loi de 1991, et
Claude Birraux, ont entamé la préparation d’un rapport
parlementaire (le cinquième sur ce sujet) consacré à
« l’état d’avancement et les perspectives
des recherches sur la gestion des déchets radioactifs ».
Dans un communiqué, l’OPECST relève d’ores
et déjà que « l’accélération
du rythme des recherches depuis 1999 a pour conséquence que des
résultats importants seront obtenus dans les prochaines années
». (4) Les membres de l’Office
ont du reste porté ce jugement après avoir entendu la
Commission nationale d’évaluation des recherches sur la
gestion des déchets radioactifs (la CNE, une commission d’experts
instaurée par la loi de 1991 pour veiller à l’avancement
des recherches). Celle-ci présentait son neuvième rapport
annuel, rendu public fin juin 2003.
La loi prévoit que les travaux auront suffisamment
progressé en quinze ans, c’est-à-dire à la
fin de l’année 2006, pour permettre au Parlement de prendre
une décision sur la gestion des déchets à vie longue.
Dans son dernier rapport, la CNE relève que sur de nombreux points,
les travaux devront se poursuivre au-delà de cette échéance.
La commission se veut néanmoins rassurante sur l’avancement
général des recherches, affirmant que, « pourvu
que les calendriers soient tenus et que les dernières recommandations
[…] soient suivies d’effet, le corpus d’études
réalisées de 1991 à 2006 devrait permettre au Parlement
d’avoir le choix sur le plan scientifique entre plusieurs solutions
envisageables pour assurer le devenir des déchets et matières
nucléaires ». (5)
De nombreuses incertitudes pèsent pourtant
sur les conditions d’avancement des recherches, et sur le caractère
ouvert des processus décisionnels associés, dans chacun
des trois axes de recherche définis par la loi.
Les recherches relevant du premier axe, la séparation-transmutation,
ont été très ralenties en l’absence d’équipement
opérationnel pour les expériences de transmutation. Le
redémarrage de Phénix doit pallier cette carence. Mais
des questions se posent sur la fiabilité de cet outil pour les
expériences envisagées, compte-tenu des problèmes
de vieillissement important de ce réacteur d’une part,
et de la dégradation des combustibles utilisés d’autre
part. Ceux-ci auraient en effet, selon les rapports annuels de l’autorité
de sûreté nucléaire (la Direction générale
de la sûreté nucléaire et de la radioprotection,
DGSNR), (6) tous été déjà
fabriqués – pour les six cycles de fonctionnement à
venir – dans l’usine de fabrication de combustible au plutonium
de Cadarache, l’ATPu. Cette installation, seule autorisée
en France à produire du combustible pour réacteurs à
neutrons rapides, en a en effet produit 2,58 tonnes entre 1998 et 2000.
L’ATPu, pour cause de tenue insuffisante au séisme, doit
« cesser sa production commerciale » fin juillet
2003. (7)
L’autre volet de cet axe, la séparation,
vise au retraitement poussé des combustibles irradiés
permettant de séparer les actinides et les produits de fission
à vie longue, préalable à leur transmutation. Le
CEA, qui n’a pas attendu la loi de 1991 pour explorer cette voie,
se dit prêt à passer à l’expérimentation
à grande échelle. C’est en tout cas ce qu’affirme
le directeur d’objectif de la division développement et
innovation nucléaires du CEA, Patrice Bernard, responsable du
programme de recherche sur la gestion des déchets à vie
longue. Selon lui, la technologie est mature, et ce n’est plus
qu’une question de choix qui pourrait se résumer à
« un atelier supplémentaire à La Hague
». (8) Bien sûr, ajoute-t-il,
la mise en service d’un tel atelier suppose la construction de
nouveaux réacteurs capables de brûler les éléments
radioactifs ainsi séparés.
Si cette perspective constitue une motivation importante
pour l’organisme de recherche nucléaire français,
celui-ci s’est montré en revanche beaucoup plus réticent
à développer les recherches sur le troisième axe
de la loi de 1991, également à sa charge, c’est-à-dire
le conditionnement et l’entreposage de longue durée. Cette
situation a d’ailleurs été dénoncée
à plusieurs reprises par l’OPECST comme la CNE.
Un changement important semble en cours. Le CEA,
par la voix de Patrice Bernard, a fait savoir en juin 2003 qu’il
était en train de mettre en place un nouveau centre de recherche
et développement sur le conditionnement et l’entreposage
sur son site de Marcoule. (9) Baptisé
Cecer, ce nouveau centre, qui pourrait être inauguré avant
la fin 2003, a pour but de donner une meilleure visibilité au
CEA sur son programme d’entreposage, selon Patrice Bernard.
Les conditions de création de cette installation,
dont l’autorisation n’a fait l’objet d’aucune
procédure publique, présagent mal de la démonstration
de transparence du CEA sur ses recherches pour l’entreposage.
Ainsi, interrogé par WISE-Paris, Jacques Aguilar, sous-directeur
de la DGSNR, responsable de la sous direction cycle du combustible et
transport, a déclaré ignorer officiellement l’existence
même de ce projet. En effet, la DGSNR, théoriquement en
charge de l’instruction de la procédure d’autorisation
de toute nouvelle installation nucléaire civile, n’est
pas compétente dans ce cas puisque le Cecer est implanté
sur le site de l’installation nucléaire de base secrète
(c’est-à-dire à statut militaire) de Marcoule.
Contrairement au laboratoire d’étude
de l’enfouissement géologique, dont la création
a fait l’objet d’une procédure publique spécifique,
qui ne porte pas d’autorisation de stocker des matières
radioactives, le Cecer étudiera in situ le comportement de déchets
radioactifs en entreposage. Et la Dent de Marcoule, un promontoire attenant
au site CEA, semble déjà pressentie pour recevoir un éventuel
site d’entreposage en sub-surface. Ce type d’entreposage,
creusé à flanc de colline, a pourtant été
développé pour être placé n’importe
où, selon le CEA. En attendant une décision sur la construction
d’une telle installation, qui ne devrait pas avoir lieu d’ici
2006, Cecer permettra au CEA de mener des expérimentations sur
le conditionnement des déchets, principalement sur les emballages
de stockage, ainsi que sur le caractère réversible du
concept sub-surface.
Selon Patrice Bernard, un effort important a été
apporté aux concepts d’entreposage de longue durée
concernant les combustibles irradiés, et les recherches ont montré
qu’un tel entreposage devrait s’opérer dans une atmosphère
à base de gaz inerte comme de l’hélium par exemple.
Un premier emballage d’entreposage pour les combustibles irradiés
devrait voir le jour en 2004, et devrait également être
adapté au stockage géologique, au cas où le retraitement
des combustibles irradiés serait abandonné.
Dans le même cadre de recherche, le CEA développe
un concept d’emballage pour l’entreposage des déchets
dits B (les déchets de moyenne activité à vie longue),
à base d’acier émaillé. Le problème
du conditionnement des déchets B est complexe, d’une part
à cause de leur nature très diversifiée, et d’autre
part par de leur faible émission thermique. Ce dernier point
est important, car contrairement aux combustibles irradiés qui
sont chauds, les déchets B rendent difficile le contrôle
d’une hygrométrie basse dans l’installation de stockage,
provoquant une corrosion rapide des emballages.
Mais la principale incertitude porte aujourd’hui
sur le deuxième axe de la loi de 1991, l’enfouissement,
géré par l’Agence nationale pour la gestion des
déchets radioactifs (ANDRA), qui a pourtant constitué
au fil des années la priorité des recherches. D’abord,
du fait de la violente opposition des populations locales, un seul laboratoire,
au lieu des deux envisagés par la loi (un dans l’argile,
un dans le granit), a pu être créé, dans un site
argileux, à Bure dans la Meuse.
Surtout, les retards enregistrés par le chantier
de forage de ce laboratoire réduisent singulièrement les
chances de disposer en 2006 de résultats probants. Le processus
de recherche de l’ANDRA, décrit dans son « Dossier
2001 Argile », (10) a été
jugé bon par un groupe de huit experts internationaux, mandaté
en 2002 par les ministères chargés de la recherche et
de l’industrie. Ce groupe a estimé, selon un communiqué
du 1er juillet 2003 de l’ANDRA, que « les éléments
exposés sont de nature à permettre que le débat
prévu en 2006 se fonde sur des bases solides ». (11)
Mais solides ne veut pas dire suffisantes. C’est
ainsi qu’Yves Le Bars, président de l’ANDRA, a reconnu
implicitement, en mai 2003, (12) que le laboratoire
souterrain de Bure ne sera pas prêt pour le rendez vous de 2006.
Certes des résultats préliminaires sont recueillis lors
de la présente phase de forage, mais les expérimentations
in situ ne sont pas encore prêtes à être menées.
De toutes façons, souligne Yves Le Bars, « personne
n'imagine que l'on décide dès 2006 d'autoriser la création
d'un site de stockage, le processus de décision sera certainement
plus long ».
Notes :
- Phénix : le réacteur a repris son fonctionnement
en puissance, communiqué du CEA, 17 juin 2003
http://www.cea.fr/fr/actualites/articles.asp?orig=actu&id=437
- Roselyne Bachelot-Narquin, Ministre de l’Ecologie et du Développement
Durable et Nicole Fontaine, Ministre déléguée
à l’Industrie, Décisions techniques concernant
la sûreté nucléaire des installations de COGEMA,
de l'ANDRA et du CEA, communiqué du 7 janvier 2003, http://www.environnement.gouv.fr/actua/com2003/janvier/7-edd-industrie2.htm
Voir aussi WISE-Paris, Autres News, « Nucléaire : Phénix
va renaître de ses cendres », Le Figaro, 3 janvier
2003
http://www.wise-paris.org/francais/autresbreves/annee_2003/autresbreves030107.html
- La Loi n° 91-1381 du 30 décembre 1991 relative aux recherches
sur la gestion des déchets radioactifs définit trois
axes : « la recherche de solutions permettant la séparation
et la transmutation des éléments radioactifs à
vie longue présents dans ces déchets ; l'étude
des possibilités de stockage réversible ou irréversible
dans les formations géologiques profondes, notamment grâce
à la réalisation de laboratoires souterrains ; l'étude
de procédés de conditionnement et d'entreposage de longue
durée en surface de ces déchets. »
- OPECST, communiqué à la presse, 26 juin 2003
- CNE, Rapport d’évaluation n°9, juin 2003
- ASN, rapports annuels 1998, 1999, 2000. Les rapports 2000 et 2001
ne font pas mention de campagnes de fabrication de combustible pour
Phénix.
- Voir WISE-Paris, Nos News, Le « chantage » réussi
de COGEMA : l’extension de MELOX passe avant la fermeture de
l’ATPu pour risques sismiques, 2 octobre 2002. http://www.wise-paris.org/francais/nosbreves/annee_2002/nosbreves021007.html
- Nuclear Fuel, « France Preparing for Long-Term Storage
of All Waste Types », 9 juin 2003
- Nuclear Fuel, op. cit.
- ANDRA, Dossier 2001 Argile sur l'avancement des études
& recherches relatives à la faisabilité d'un stockage
de déchets à haute activité et à vie longue
en formation géologique profonde, Rapport de synthèse,
décembre 2001
http://www.andra.fr/pdf/DOSSIER_2001.pdf
- ANDRA, Une expertise internationale sur les recherches de l’Andra
: des bases solides pour un débat en 2006, communiqué
de presse, 1er juillet 2003. http://www.andra.fr/pdf/CP300603.pdf
- Voir WISE-Paris, Autres News, « Déchets radioactifs
: retard au stockage en sous-sol », Libération,
19 mai 2003
http://www.wise-paris.org/francais/autresbreves/annee_2003/autresbreves030519a.html
Retour au sommaire